A la retombée des vents

(Pour le tableau Composition blanche de Vieira Da Silva)

Le monde finira sans être achevé
Maurice Merleau-Ponty, L’œil et l’esprit, V

A la retombée des vents, au bref moment où le souffle se reprend, au creux de l’action qui précède sa crête, durant l’inspiration où l’archet en l’air s’apprête déjà à aller râper à nouveau la corde, le voile se déchire et découvre un nouvel état du monde, déjà perdu. S’expose et s’érode. Les gens, les murs, les odeurs, tout s’efforce d’être et puis se mélange, résolve son altérité dans l’amas de l’indifférenciation, dans le brassage écumeux d’une loterie à la statistique mal calculée, profondément aléatoire ou dont, peut-être, les règles ont été perdues dans l’enfouissement d’un âge d’or à jamais inexhumé. Et jamais de la cendre le retour du cadavre, et du cadavre le souffle de la vie. L’instant d’hier est fossilisé, rangé, dépouillé de ses vibrations. Pourtant il n’est pas un seul composant charrié de la houle du passé que le présent n’ait pas convié. Mais l’hôte est masqué, il a perdu la conscience de son travestissement, il s’est plu à être ce qui lui avait été suggéré, il s’est fondu dans le moule du nouvel arrangement, il a gratté dans l’ailleurs un petit pan de chez soi… Ainsi, les jeunes filles pleurent des extraits de neiges éternelles redescendues terminer dans un verre d’eau ; les perspectives brisées, orphelines de leur horizon, ont épousé le manège des révolutions ; la droiture d’un jour, à force de courber le dos sous le poids des modes, roule maintenant dans la joie arrondie de ne plus souffrir des angles ; les messages d’amour sont de craie, balayés à la prochaine pluie ; la main des enfants tenue contre la force dissolvante des bourrasques est accrochée à la main ferme d’anciens jeunes qui avaient encore à bâtir leur existence, même s’ils sentaient, d’instinct, que le paroxysme du plaisir de la construction est engouffré dans le moment même de son piétinement innocent et heureux, du détachement satisfait d’avoir accompli. Ils s’obstinent un peu à vieillir et leurs lèvres humectées d’indifférence, diront : « Détruire, c’est anticiper la nature ou les hommes. Ne laisser ni au temps ni aux autres individus la joie de la prérogative. » Toute l’humanité est en germe dans ce règlement tacite qui consiste à arracher une forme d’un tas de matière, et le construire dans le besoin réfréné d’éparpiller puissamment, de rendre à l’anarchie ces quelques soldats du hasard créatif, d’un geste vigoureux, inventif parfois, qui marque le sceau d’une nouvelle fondation : celle de la liberté de l’abandon contre l’emprisonnement de la fixité. Ils garderont une pièce de leur puzzle et la donneront fièrement à leurs enfants, tâche à eux de recréer le reste, tous les éléments qui vont autour, l’ancien tableau est disparu, il n’était pas fini d’ailleurs, vous essayerez de parfaire ; vous verrez, on se berce d’illusions… Ils redécouvriront les messages de leurs aînés, en tenteront de nouvelles traductions qui se perdront dans la folie des grands vents, se déchireront, les mots volent au gré des courants, les « d » polis par l’action entêtée du temps finissent par former d’indifférenciables « o » quand un alphabet nouveau est sculpté par les coups du hasard, les distorsions d’un écho devenu inaudible qui n’offre plus que la brutalité d’un son sans articulation, s’agglutinent et recomposent des familles durant le séjour de leur exil ; la marque de leur appartenance s’étant effritée par la corrosion de l’oubli, il n’est plus que commémoration vide du souvenir absent, leur exode qui n’attend plus de retour se rira un jour de cette idée, tout finit par s’arranger.

Alors, il n’y a plus qu’à tremper le doigt dans l’éther apaisé de l’éternité, dans une hauteur ou tout sommet devient une tâche dans la mosaïque, mourir pour la patrie romaine, vénitienne, l’Italie, l’Europe, l’Occident ou l’Humanité, l’idée, des mots et le monde qu’ils supportent … S’affranchir du gouffre de l’Histoire, se délester des livres qui consignent, reprendre à zéro les mêmes rêves desséchés des ancêtres, laver leurs armes poussiéreuses, jouer sa partie comme si de rien n’était, ni le dérisoire, ni la petitesse, ni l’absurde. Il n’est rien de plus fervent que l’espoir qu’un jour la poussière retombe en composant un monde parfait, qui accomplisse enfin cet achèvement dont le présent n’est jamais à la hauteur puisque dans son écoulement trop rapide nous n’avons jamais le temps que d’ébaucher des brouillons à jeter après usage quand, au final de leur élaboration, ils sont déjà surannés. Comme une étoile qui vous guide jusqu’au bout de la tempête, qui écarte devant vos pas l’obstacle des nuées, qui ne s’arrête jamais, qui ne veut pas que l’on découvre qu’elle n’est qu’une carotte peinte qu’on ne peut pas même manger pour se venger de sa duplicité.

Jeunesse, avance, il sera toujours pour toi de rétracter tes audaces, de laisser tes manifestes sans conclusions, de la place pour la nouveauté. Ne prétends pas arriver trop tôt au rendez-vous de la plénitude, quand l’épouse mal fardée laisse sans beauté une nudité trop vite découverte…

A la retombée des vents le monde est neuf, il a capitulé d’avance aux outils des humains : qu’ils nomment, qu’ils pénètrent, qu’ils quadrillent, il mourra encore cette fois-ci en emportant la vérité. Le monde a fui, ce n’est que son équation, simple formule desséchée, noircie, rabougrie, qui demeure sur notre table d’opération. L’instant qui vient reste à fructifier.

Photo d’entête :

(PdB) Écrit par :