Alice au pays d’un massacre

Certes le film est sorti il y a quelque temps maintenant. Certes, entre temps, Tim Burton a présidé un Festival de Cannes qui a primé un réalisateur thaïlandais au nom, pour nous autres francophones, aussi imprononçable que le volcan islandais1 et au rythme, parait-il, pour nous autres enfants du cinéma pop-corn américain, insoutenable de lenteur. Pourquoi le faire alors ?, vu que l’eau a coulé sous les ponts, que d’autres faits plus graves se déroulent en ce moment de crise où la bulle budgétaire des Etats dispendieux éclate enfin sous les gémissements naïfs des dirigeants-qui-savent. Le lapin blanc de Keynes est parti et croyant qu’il nous a emmené au Wonderland de la dette, nous nous découvrons groggy en plein milieu de Grogland. N’y a-t-il rien de plus grave alors que le couple sionisto-palestinien casse encore la vaisselle au point de commencer à gêner les voisins, que les journaux préparent déjà dans leur congélateur à « viande froide » pour sujets chauds quelques débuts de nécrologies de la zone euro ? Ou que ceux qui prétendaient – main sur le cœur et « faites moi confiance » plein la bouche – qu’ils ne toucheraient pas à l’âge légal de la retraite, nous annoncent maintenant que c’est inéluctable et qu’il faudra travailler au-delà de 60 ans ? Parce qu’en ces temps chahutés, cette période charnière, ce lent mouvement de déréliction et d’incertitudes 2, il doit au moins rester quelque chose de protégé dans nos âmes meurtries, au milieu du cimetière de nos illusions perdues et face à la dureté du monde : cette part d’enfance qui se refuse à grandir, cette innocence inouïe qui berce le fond de notre cœur de pitchounet, cette promesse indélébile que nous avions fait à notre Bisounours préféré, chuchotée de le creux de son oreille en mousse, et qui disait que jamais nous ne deviendrons de sales adultes comme les autres. Alors au nom de l’enfant qui est en nous tous, non non non,

ne regardez pas l’Alice de Tim Burton !

Ne cédez pas à la curiosité, gravez-vous cette maxime comme un 11ème commandements ajoutés aux Tables de la Loi du bon goût, tressaillez devant cet interdit comme face à une proscription divine, préservez-vous de ce massacre qui n’apporte rien à l’original que Lewis Caroll puis Walt Disney avaient offerts à l’Humanité, se contente d’en reprendre les éléments en croyant que le gadget de la 3D compensera ce que le dessin animé permettait : cette folie douce, l’absurdité excusée par avance par l’utilisation d’un medium en lui-même distanciateur, l’absurdité élevée au rang d’ordre secret et incompréhensible dont nous sommes toujours trop grands ou trop petits pour arriver à tenir les clefs…

Vous avez aimé le chapelier toqué et ses acolytes buveurs de thé ? Vous les retrouvez tristes et pathétiques, à deux doigts de s’allonger sur le divan pervers du docteur Freud, après injection de Prozac en intraveineuse. Les deux jumeaux bavards et drôles capturés, se voient humiliés par une reine aussi névrosée que seule : elle était incompréhensiblement méchante, elle fait simplement pitié, et on lui conseillerait simplement avec peine d’aller voir un psy3. Asphodèle vous avait intrigué, il vous ennuie dans un bâillement irrépressible tellement la pâle copie du Disney ne s’avère être qu’un mauvais ersatz lourdissime. Tous les personnages se retrouvent ainsi vidés de leur substance, jetés en pâture au milieu d’un banal film d’action où le budget effets spécieux s’est substitué au scénario, la musique repompée d’autres pellicules elles aussi dispensables et l’humour tellement standardisé (quand il n’est pas totalement absent ! Un comble.) que vous avez beau vous forcer à tirer sur les lèvres pour esquisser un sourire – 10€ quand même, un effort – rien ne vient. Chaose étonnante, presque chaque rencontre d’Alice a lieu deux fois dans le film, comme s’il fallait réparer l’échec de la première. Mais en vain. Ça se veut enchanteur, la moitié du film est convenue, l’autre salit tout ce qu’elle touche.

L’histoire, d’ailleurs, est connue dès le début tout le reste se déroulant avec une précision d’horloger, le seul suspens restant étant de savoir si le réalisateur aura épargné à l’histoire de toutes les bassesses imaginables ou les lourdeurs qui se présentaient à lui. Mais non, tout arrive avec l’impression d’assister à un best of du film d’action de série Z, mais sans, par exemple, les outrances tarantiniennes qui vont si loin que le nullissime ressort paradoxalement drolatique, sans assumer le kitsch au point d’en faire un parti-pris. Il ne manque alors plus qu’un compte à rebours à l’écran pour savoir combien de temps encore il vous reste à subir cette farce où la seule absurdité ressentie est celle d’avoir payé pour se trouver assis à regarder ce qui ressemble à un gros bras d’honneur cynique de celui dont vous aviez pourtant juré de ne plus aller voir un seul film après l’épouvantable Charlie et la chocolaterie4.

Alice au Pays des merveilles sous les mains malhabiles de Tim Burton, c’est un peu comme Roméo et Juliette adapté par Marc Dorcel5, une chanson poétique revisitée en paillarde facile sous la plume avinée d’ados oiseux, ou un Lancelot joué par Vincent Lagaffe. Ce n’est même pas une parodie, c’est un condensé de mépris où non seulement tout tombe comme un cheveux sur la soupe, et celle-ci est froide, avariée, jonchée de moisissures – il ne reste plus qu’à cracher dedans et demander le remboursement de l’addition.

Lorsque, poussivement, la tête du dragon tombe enfin sous les assauts d’une pauvre Jeanne d’Arc en armure, le spectateur se sent enfin libéré. Il va vite pouvoir rentrer chez lui et aller fêter son non-anniversaire en revoyant pour une énième fois ce chef d’œuvre impérissable et inégalé de Disney. Mais au fait, n’en avons-nous pas un à fêter aujourd’hui ?

Quant à toi, Burton, si tu viens à Aix, une tarte à la crème t’attends, je te préviens.

[Texte initialement publié dans La Catallaxine, le 7 juin 2010]

Photo d’entête :

B.O.B.

The Smashing Pumpkins – Tonight, Tonight

Notes

  1. Apichatpong Weerasethakul vs Eyjafjallajökull, très bon le matin comme petit exercice d’articulation pour se dégourdir la mâchoire.
  2. Oui cela s’appelle un chapelet de clichés, c’est toujours efficace.
  3. La séance serait peut-être le moment le plus surréaliste et le plus drôle de l’histoire, qui sait ?
  4. Et toujours cette peur de tomber dans les geôles de la République si jamais je croise un nain indien qui chante…
  5. A la limite on préfère encore la parodie porno Ça glisse au pays des merveilles : tant qu’à faire dans le gras, autant le vouloir et l’assumer… Le film nous fait au moins sourire une fois avec le bon jeu de mots potache, soit une fois de plus qu’avec monsieur Burton.