L’astre trou noir

Nous étions trois à table. Les deux personnes qui se trouvaient avec moi, avaient découvert l’endroit grâce à moi et, si j’étais venu en compagnie de l’un, ce fut avec joie que j’aperçus le deuxième, heureux qu’il se soit approprié le lieu et qu’il y vienne de lui-même lors de ses passages dans la ville. Ces deux hommes s’étaient vus il y a quelques mois, par mon entremise d’ailleurs, et on ne pouvait donc pas dire qu’ils se connaissaient ; l’heure était un peu aux (re)présentations. Celui qui était venu avec moi, d’ailleurs, se plaisait à parler de son travail abouti à son vis-à-vis, ce dernier en train de terminer le sien. Rebondissant sur tous les sujets, n’hésitant pas à placer une référence ou à faire une blague qui témoignait d’une culture nous distinguant des personnes attablées autour de nous, il parlait très fort et ressemblait à un soleil attisé par la bière soucieux d’irradier la salle entière. L’autre l’écoutait et relançait la conversation avec un intérêt certain pour le sujet.

Pour ma part, je m’ennuyais ferme, et le petit jeu de mon compagnon m’étonnait peu mais me décevait beaucoup. Je repérai assez rapidement une jeune fille qui lisait seule à sa table. Pendant que je fuyais mentalement le manège de ma table, j’observai avec attention le sien. Je notai assez rapidement ses coups de regard : cherchant à en croiser d’autres, mais sans que les appels soient manifestes. Seul moi qui la fixai, pouvai donc m’en apercevoir. Elle montra des signes de départ, rangeant lentement ses affaires, (qu’est-ce que se disent les deux autres pendant ce temps ? Je l’ignore autant que vous), trop lentement, et posant ses écouteurs sur la table. Heureusement les deux bavards avaient besoin de boire pour humidifier leurs langues bien mises à contribution. Nous nous dirigeâmes donc vers le bar pour commander, et je ne manquai pas de m’arrêter près de la table de ma “cible” pour tenter une approche. Une exposition de photo qui commençait à côté d’elle et se poursuivait par-delà les tables me servi de prétexte pour me situer à quelques centimètres d’elle, une question directe et franche me suffit à la harponner.

Elle n’en fut pas difficile à convaincre de reprendre une boisson et de nous attabler avec nous. J’avais bien compris qu’elle venait seule dans ce bar propice à la convivialité et aux rencontres, non pas pour lire, mais pour se socialiser. En même temps je ne suis pas fin limier – qui vient pour lire dans un bar ? J’espérais bien, personnellement, pouvoir discuter avec elle en parallèle de l’autre discussion très pompeuse et très pompante, cassant l’asymétrie des chaises occupées, pour avoir moi-même mon vis-à-vis et donner le tempo d’une autre discussion plus sympathique.

Or quelle ne fut ma déception lorsque l’astre irradiant ce fit trou noir, et absorba à lui cette nouvelle venue, délaissant du même coup son premier auditeur (je veux dire ‘premier’ comme le premier violon de sa cour, dont je n’acceptais que de jouer la contrebasse effacée et intermittente). Celui-ci dut d’ailleurs partir, et il s’avéra rapidement que j’avais involontairement recruté une nouvelle paire d’oreilles dévouées au show de mon compagnon. – L’histoire déjà vécue avec un autre ami du même style (il faudra d’ailleurs que j’organise cette rencontre d’égos comme on organise un combat de coq !) se répétait. Et mon ennui aussi.

Je savais que tu n’étais pas cette jeune fille ; tu n’étais pas là aujourd’hui, mais quand même j’aurais voulu goûter un peu de ses regards à elle pour oublier ton absence. J’aurais voulu faire sa connaissance plutôt que d’entendre le rouleau compresseur rhétorique de mon voisin de gauche et de servir de faire-valoir à sa suprématie culturelle. Je tentai alors de fuir à nouveau, de faire le pitre avec les autres tables. J’inventai des expéditions aux toilettes pour provoquer les rencontres échappatoires, discutai avec le barman, allai voir une jeune fille croisée quelque temps avant, Alice, ce prénom est toujours une invitation, pour rigoler un peu avec elle, revenai au calvaire que j’avais introduit et alimenté.

J’aurais tellement aimé que tu sois là ce soir…

B.O.B.

Alain Souchon – Quand j’serai K.O.

Photo : extrait de “Strange forces surround black holes, Jim.” de Bob Franklin.