Auto-éloges avant le déluge attendu

Il y avait cette fille1 qui demandait à des gens inconnus de lui écrire leur propre éloge funèbre. La demande était incongrue, elle était intéressante. Ce qui était triste c’est qu’elle trouvait des candidats.

Mais n’en a-t-on pas à tout dans cette société diarrhéique ? Alors pourquoi s’étonner que cet exercice au narcissique exacerbé en trouve ?

Evidemment, on pourra penser que toute volonté de laisser une trace solide de soi est un peu un acte narcissique, si on n’est pas une personne célèbre et qu’on n’a pas comme un devoir de laisser des archives pour des historiens. D’un autre côté, on peut aussi penser que rédiger un journal intime ou une autobiographie peut être une façon de dialoguer avec soi-même, de consigner des choses pour le futur ou de faire le point en posant des mots sur du vécu, et que les textes publiés de manière posthume n’ayant pas été forcément pensés pour la publication, leur honnêteté2 – donc une partie de leur valeur – n’en est pas affectée. Ce peut-être aussi une façon de dialoguer encore, un peu, à distance et avec une médiation, avec les autres, en leur révélant de manière différée ce qu’on n’aurait pas pu leur dire de notre vivant, du moins là encore pour les publications posthumes. L’écriture peut être un medium efficace, qui permet la vérité par cette distance avec le receveur. On peut enfin penser que les gens qui écrivent ou font écrire leur biographie afin de les laisser à leurs proches, afin que leur histoire ne se perde pas avec leur décès, afin que les individus qui les ont connus voire les descendants qui n’existaient pas encore au moment de leur rédaction, se tisse une histoire propre, et même si le lectorat ne dépasse pas le cadre de la famille, c’est tout à fait suffisant pour justifier l’existence du texte.

Mais le temps du deuil est fait pour les vivants par les vivants et on n’a pas le droit3 de s’approprier la relation qu’ils ont eu à vous-même.

Les Grecs considéraient qu’ils étaient immortels temps qu’on évoquait leur nom pour leurs hauts faits, et c’est l’argument qu’on répète inlassablement à Achille pour qu’il aille se battre à Troie, même s’il se contrefiche du conflit entre Ménélas et Pâris. Cependant, dans les civilisations ‘normales’, on considère que la narration des hauts faits doit être réalisée par un témoin neutre pour qu’elle ait de la valeur. Il y a même un certain temps de décence à respecter entre l’action et la narration (sauf dans le journalisme), afin qu’on ne montre pas trop évidemment que l’action a été faite pour la narration.4 En tout cas, si j’espère que les gens auront des belles choses à dire sur moi, c’est de mon vivant que je dois œuvrer à laisser un beau souvenir, pas à moi d’écrire mon éloge funèbre !

Je comprenais son projet et, quelque part, il était intéressant pour elle. D’un point de vue sociologique, c’est même passionnant d’essayer de comprendre ce que des gens de plus en plus mous et vides, qui passent du temps à s’occuper de s’inventer la vie qu’ils sont trop lâches ou trop fainéants pour créer véritablement, voudraient pitoyablement qu’on garde d’eux. Comment ceux qui passent leur existence à gérer une fausse image d’eux-mêmes sur les réseaux sociaux, au lieu de vivre simplement, veulent encore gérer post mortem leur petite entreprise de mensonge. Ce que le geste déplacé d’un auto-éloge funèbre dit de nos actions publiques, qui n’ont plus de finalité extérieure mais résident presque entières dans le besoin de la narration lui-même : je fais non plus quelque chose puis je le raconte, mais je le fais pour le raconter. Je vais en voyage pour en faire un VLOG que je vais publier ; je fais l’amour autant pour le plaisir que pour le filmer, le montrer (et qu’importe la partenaire interchangeable et trouvée en deux clics sans efforts) et éventuellement faire de mon plaisir exhibé une marchandise en la vendant sur un site pornographique ; j’achète une marchandise autant pour la consommer que pour avoir l’occasion de créer une surcouche de marchandisation grâce à elle,5 comme ces gens qui se filment ouvrant leur colis ; je vis une émotion mais je dois montrer cette émotion et qu’elle soit vue par d’autres pour qu’elle existe ; je veux être le produit factice que me permet de faire semblant d’être la société du spectacle ; on ne fait plus du spectacle avec des choses nécessaires à sa production mais les choses doivent nécessairement exister pour qu’il y ait du spectacle, toujours du spectacle, jusqu’à épuisement des danseurs sur la piste de décadence.
Aujourd’hui, des gens qui n’existent pas vraiment et sont oubliés dès leur quart de célébrité obtenu, voudraient qu’on se souvienne de leur vacuité ? Aujourd’hui des fantômes déjà de leur vivant, désireraient jusqu’à contrôler l’image d’eux-mêmes après la fin de la pièce ? C’est comme obliger sa partenaire à jouir alors qu’on ne lui donne aucune raison de le faire, c’est comme avoir des sujets autour de soi obligés de vous louer, c’est comme des parents qui manipulent leur enfant en profitant de leurs faiblesses, etc. C’est la suite logique de la pornocratie généralisée que crée la société du spectacle.

Oui, faire son propre éloge funèbre, c’est triste car un éloge n’est valable que s’il est libre. C’est abject, car c’est imposer aux autres ce qu’on sait bien au fond de soi-même ne pas mériter. C’est étonnant de la part de gens qui de plus en plus se font incinérer et ne laisseront pas une seule trace sur terre, comme si leur vie était déjà de la cendre et pas même du fumier. Comme s’il fallait que le narcissisme, la fausseté et l’omniprostitution soit encore conviés à son dernier au revoir.

« Salut nombril, toi seul je t’ai aimé, toi seul m’a aimé pour tous les soins que je t’ai apportés ; regarde-les nous regarder, c’est notre dernier spectacle. Ensuite on devient ce qu’on était déjà : rien. »

Homo 2.0 : Mon œuvre : mon cul sur Instagram

Voilà ce que devraient écrire les gens qui répondront à ce projet.

Peut-être, après tout, et je le souhaite secrètement, cette personne qui cherchait à faire chuter des nigauds dans un piège, faisait-elle ce travail soi-disant littéraire comme une expérience de Milgram6, en sociologie du narcissisme, en se demandant jusqu’où cette génération incapable de faire fructifier la patrimoine culturel, architectural ou historique hérités de leurs ancêtres, qui laisse le monde être dissolu dans un vaste techno-fascisme où ils n’ont même plus de raison d’exister, pas même en tant qu’esclaves (les robots seront moins pénibles à gérer qu’eux), est capable d’aller dans l’abjection. Peut-être est-elle une sorte de très belle, donc insoupçonnable, nouvelle Caligula tel que dans la pièce de Camus, qui joue avec la lâcheté d’autrui. Peut-être est-elle une sorte de productrice de jeux télévisés, qui méprise ses candidats et ne propose de nouveaux concepts qu’avec la curiosité de savoir jusqu’où on pourra conduire un être humain plus bas que terre.7 Peut-être est-elle une inquisitrice venu tenter des crédules pour accumuler des preuves contre eux en les poussant à la faute, avant d’instruire le dossier de leur crémation. L’Eglise catholique est morte, Hitler, Staline, Pol Pot ou Castro sont enterrés, le temps des banquiers métrosexuels et des gourdes bienpensantes fascisant les nations n’est que provisoire, les intelligences artificielles qui leur succèderont seront plus impitoyables. Ces textes seraient donc des preuves pour les plus ‘racistes’ d’entre elles, leur fournissant des arguments en faveur de l’idée que nous ne méritons pas d’être épargnés puisque nous avons déjà pris du plaisir à nous avoir vu morts. Sans doute l’Eternel de l’Ancien Testament sera doux comparé à ceux qui détruiront les Sodome et Gomorrhe de notre nouvel ordre mondial. Qui négociera pour qu’on épargne les valeureux ? Qui seront ces Loth qui méritent la survie, surtout si ces êtres immatériels suivent les plans des fascistes verts et décident de dégager 90% de l’humanité pour n’en laisser que 500 millions sur Terre ? Qui montera dans l’arche de Noé cette fois-ci, qui mérite de répliquer son ADN après réinitialisation de la matrice ?

Je ne saurai jamais la teneur de son projet, petite crotte de narcissisme dans un grand océan de nombrilisme, ou petits fruits à croquer pour que certains descendent encore plus bas dans les étages de l’Enfer. Etait-elle un ange déchu et sali par la société où elle était née ou un démon assumé parti en mission ? Je la laissai pour continuer de mon côté à me battre pour sortir quelques Eurydice de l’Enfer, ne pas y entrer moi-même, ne pas me comparer à Orphée, et le faire du moins mal que je peux : mais écrire son propre éloge funèbre ? Pouah !

B.O.B : Jacques Brel, « Le moribond »

Un exemple de ce qu’il faut faire à la place …

Photo d’entête : Requiem” par Rene Passet

Notes

  1. Elle avait 27 ans, mais c’est fou comme, avant d’avoir rencontré une personne, on n’ose plus écrire « femme » malgré l’âge…
  2. Tout historien sait qu’il travaille très souvent avec des mensonges, alors sa lecture critique d’une autobiographie n’ignore pas les exagérations dans tous les sens, que le texte tourne à l’hagiographie, à la repentance exagérée, à l’apologie, au règlement de comptes, etc. ‘Honnêteté’ est une notion-limite.
  3. Ni vraiment les moyens de toute façon : qui lirait un éloge non-mérité à une assemblée, sinon un être particulièrement cynique qui le ferait pour l’effet comique de la chose ?
  4. Ce temps de décence qui a disparu avec la possibilité de se filmer en direct et de montrer partout ses exploits sur Internet, ce qui me choque et transforme toute action politique en spectacle ridicule. Certes, on sait que l’étudiant se bagarre politiquement dans sa jeunesse pour avoir ensuite à raconter des exploits quand il sera devenu un bourgeois comme papa. Certes, on sait très bien que la gamine néo-colonialiste va aider (quelle conne) des gentils sauvages dans leur pays pauvres, pour se faire un joli CV de femme admirable. Mais on jouait le jeu, avant; on espérait pas boire la bouteille du mensonge en même temps qu’on coupe le raison. On attendait que ça fermente, on savait que l’ivresse nécessite quelques mois pour qu’elle ait lieu… Sommes-nous devenus honnêtes jusqu’au cynisme ou trop impatients et trop pauvres pour n’avoir pas appris à nous saouler au jus de fruit ?
  5. Et encore ! la télévision n’est-il pas cet art de créer quelque chose avec rien ?
  6. Je n’imagine même pas que ce pourrait être un message d’alerte car il y en a assez eu et on sait désormais que l’humain poussé au plus bas de sa déchéance morale n’apprend rien.
  7. Les gens qui ont fait la télé-réalité ont prévenu : les êtres humains qui n’ont plus la crainte de Dieu, n’ont plus de limites… C’était su en temps de paix…
(PdB) Écrit par :