L’autre monde, bien mais sans outre mesure

L’autre monde, de Gilles Marchand, qui [est] sorti le 14 juillet [2010], contrairement à ce que la bande-annonce laisse entrevoir, est un peu comme une photographie mal cadrée qui a en son centre des éléments inutiles et banals alors qu’on devine sur les bords le début de quelque chose d’intéressant dont on ne verra rien de plus. Et ce même pas dans ces approches érotiques qui excitent votre désir de voir la suite comme un décolleté plongeant qui sait s’arrêter à temps pour maintenir le charme, mais juste à la façon d’un pull mal tricoté, pas à la bonne taille, mal ajusté… Un été dans le sud, Gaspard sort depuis peu avec Marion, ils sont jeunes et gentils et auraient pu vivre une petite vie terne et heureuse s’ils n’avaient pas trouvé le téléphone portable d’une jeune fille mystérieuse, Sam (une blonde gothique au nom de garçon), et décidé de se rendre au rendez-vous qu’elle y fixe à un aussi énigmatique Dragon tout droit sorti de l’univers elfique de Tolkien. Suivant ce couple improbable, qui semble se rencontrer pour la première fois, ils arriveront à temps pour sortir la jeune fille de la voiture où ils avaient décidé de se suicider par asphyxie. Fatalement, Gaspard recroisera celle que l’état-civil connait sous le prénom d’Audrey. Banalement, ce timide petit tombe de cette extraordinaire adolescente paumée, de son tatouage juste au dessus des fesses qu’elle se plait à lui montrer longuement, de son univers de poésie punk romantique du XIXème siècle imbibée de nihilisme, et rêve de s’encanailler avec elle, malgré la présence dangereuse de son frère, un petit dealer avide de défis et qui semble prendre lui aussi prendre un certain plaisir à jouer avec la mort. Tout naturellement il va vouloir la retrouver dans le jeu vidéo qu’elle fréquente, pour réussir dans un autre monde, protégé et enhardi par l’anonymat de son avatar, ce qu’il n’arrive pas à faire dans sa vie de chair et d’os : se rapprocher de la blonde à petite poitrine mais apparemment forte personnalité et tenter très prosaïquement d’aller faire un peu de social dans le chaud des lèvres de la malheureuse.

Sur le papier, sans être d’une originalité folle, les ingrédients du film promettaient quelque chose de potentiellement attractif. Outre le côté film d’été pour ados au Q.I. ribérien façon Fast and furious, avec amourettes de vacances, grosses bagnoles, jeux vidéos, drogues et blonde à poil1, resterait aussi et surtout un deuxième niveau du scénario permettant à l’histoire de s’élever à un thriller psychologique et amoureux évoluant dans une esthétique de tragédie grecque trash et semi-virtuelle. Malheureusement, Gilles Marchand prend beaucoup de temps pour vous emmener à la plage (noire), filme la route, vous laisse tremper un pied dans l’eau une fois arrivé, mais n’espérez pas nager. Le sujet ne sera qu’effleuré, gâché, faute d’avoir su couper la partie d’exposition trop longue d’une demi-heure au moins, et, pressé par le temps, d’avoir dû arrêter son histoire au moment où la sauce prenait enfin, vous laissant sur la faim sans même avoir envie d’en reprendre. Lorsqu’on découvre que c’est le frère le marionnettiste de Sam, dans le jeu, et qu’il manipule aussi sa sœur dans son désir morbide d’aider les gens à mourir, quelques réminiscences de Seven ou du Silence des agneaux, leur noirceur implacable, le sentiment ambigu d’attrait/répulsion qu’ils créent, vous reviennent et vous réveillent, endormis que vous étiez devant ce fade film de vacances et d’adultère frustré. Dès lors, les identités pourraient se brouiller, se croiser, se perdre dans le septième étage et demi de deux mondes imbriqués. Par exemple, sans être le film du siècle, eXistenZ (nom du jeu au centre du film de Cronenberg, équivalent de Black Hole ici) arrivait au moins à créer un labyrinthe en emboitant les strates de jeux en poupées gigognes. Quelque chose de Matrix – largement cité avec le tatouage d’Audrey qui n’est pas sans rappeler le lapin blanc qui mènera Neo / Alice aux pays de l’effrayante matrice – est convoqué, et dès que le chien apparait, qui semble annoncer un dérapage imminent du monde, on retient son souffle, et ce avec d’autant plus de joie qu’on image qu’un français ne se commettra pas à filmer de longues courses poursuites spectaculairement lassantes ou autres scènes de kung-fu prémâchées. Mais que le lecteur se rassure, il ne risquera pas la crise cardiaque, plutôt l’ennui, et qu’il ne s’illusionne pas, à défaut de longueurs hollywoodiennes il en aura à la française.

La dernière séquence du film, après 1h40 déjà écoulée, est à ce titre symptomatique de l’impression de pétard mouillé qui se dégage de ce travail. Tout semble terminé, alors que Marion s’avance dans le commissariat où elle doit retrouver Gaspard tabassé venant d’échapper à une défénestration fatale, la musique que chantait Sam dans le jeu se fait entendre en fond, alors que celle-ci est morte et que son frère est entendu dans une pièce à côté. Que vient faire ce chant à ce moment-là où elle se rapproche du fameux chien, où l’image se brouille et la bande-son devient angoissante… Sam est-elle encore vivante, Audrey a-t-elle trouvé un moyen de faire pénétrer le jeu dans le monde réel, y a-t-il quelque chose comme un esprit de Black Hole qui viendrait hanter le monde, Marion va-t-elle se laisser elle aussi entrainer dans un tourbillon mortifère d’un piège ludique, elle qui est si gentille ? Enfin l’horreur, le drame, la pointe d’acuité acérée qui va vous prendre les tripes pendant que cet ange va aller se perdre en Enfer et qu’aucun Orphée ne pourra aller la sauver ? Et puis plouf ! La bulle éclate, elle retrouve Gaspard, et ils pleurent dans les bras l’un de l’autre. Tout est fini, rien n’a commencé, c’était le facile « ce n’était qu’un rêve » des mauvaises rédactions d’enfants de primaire qui n’ont pas su trouver de chute à leur histoire. Bref, contrairement à certains flagorneurs de service présents à l’avant-première apparemment aussi émoustillés par Louise Bourgoin que par leur capacité à exhiber en public leur petit orgasme langagier2, le film m’est apparu sans grand intérêt. Porté par une actrice-phare assez fadasse mais que le naturisme décomplexé (« Je me mets nue comme je me passe la main dans les cheveux ») m’aura rendu sympathique lorsqu’elle dû répondre à la question mièvre d’une (jeune ?) femme sans doute effrayée par l’idée d’aller exhiber son début de culotte de cheval sur la plage et n’arrivant pas à comprendre qu’on puisse éprouver une certaine indifférence à se mettre à nu sous les regards avides, le scénario m’est apparu bien en deçà des possibilités. Il m’est arrivé de croiser des imbéciles qui allaient jusqu’en Egypte pour ne pas y sortir de leur club Med : ce film est pour eux. Le club de tuning de Boulogne-sur-mer va adorer. D’autres préféreront visiter les pyramides ou, en ce 14 juillet, voir des feux d’artifices républicains célébrant des évènements historiques.

Bonus

Allez, la scène de la piscine qui fait déjà un malheur su nolife-nogirlfriend.com et qui me rappelle beaucoup Mallaury Nataf et Le miel et les abeilles : Personnellement j’ai trouvé que Pauline Etienne (Marion) avait beaucoup de charme dans le film, sans doute parce qu’elle fait vivante, charnelle, là où Louise Bourgoin incarne une poupée froide et sans âme, en plastoc.

[Texte initialement publié dans La Catallaxine, le 7 juillet 2010]

B.O.B.

Foo Fighters – The Pretender

Notes

  1. Louise Bourgoin fait partie de cette catégorie d’actrices dont les réalisateurs ne savent pas trop quoi faire habillées, et qu’on met à nu rapidement, longuement, sans retenue, mais sans classe non plus. Celle-ci a la lucidité de le savoir et l’intelligence de l’assumer. Ce faisant, elle s’offre déjà la possibilité de faire quelque chose de mieux par la suite. Certaines scènes, celle de la piscine, notamment, ne servent d’ailleurs qu’à ça : montrer la belle croupe de l’ex miss-météo et en faire l’affiche, très belle d’ailleurs, mais dont l’esthétique du film ne s’avère pas à la hauteur… On aurait préféré que le réalisateur réserve ce genre de plan-séquence aux bonus du DVD, aborde plus l’univers de son jeu vidéo et garde du temps pour quelques rebondissements scénaristiques…
  2. Un film « extraordinairement génial », « incomparablement sublissime » où autres niaiseries outrancières de la sorte, et vas-y que je t’enfile les références littéraires avec une densité indigeste et une préciosité grotesque, et que je pose et que me soulage avec la main gauche de mes références comme un chien vient se frotter à vos genoux… Quand la culture sert de godemichet aux intellectuels, elle devient vraiment indécente.