Choses vues et pensées à Santiago de Chile

Comme j’avais promis le troisième épisode pour décembre, et comme je tiens ma parole, surtout pour les petites choses comme ça qui n’ont aucune importance, le voici.

Il s’agit de petites notes inutiles, des inotiles pour jouer aux mots-valises à la Laurent Fabius1, prises sur le vif et qui n’ont aucune cohérence entre elles…

§1 – L’enfer (économique) c’est les hommes

Il faut, au Chili, toujours passer par des êtres humains. Au supermarché il faut faire peser ses fruits et légumes, mais aussi son pain, souvent : deux employés à des tâches intellectuellement nulles et répétitives.
— Oui, mais l’hu-main !
— « Bonjour, merci, au revoir » : quelle humanité passionnante !
A la caisse du même supermarché, des étudiants se font quelques pesos en empaquetant vos courses : ne seraient-ils pas plus utiles à lire des livres, faire des expérimentations, avancer dans leur savoir que de perdre du temps avec un travail globalement inutile et faisable par un enfant de 8 ans ? Les parcmètres, y compris (ou surtout) à Providencia – une des trois communes chics de la ville – sont des cerveaux sous exploités et des corps qui attendent pendant des heures les deux tâches qu’ils ont à réaliser : établir une fiche d’arrivée et vous faire payer à votre départ. Cela fait donc un travailleur par rue – voire par tronçon de trottoir – pour se garer et qui sont inoccupés pendant un long moment. Vous me direz :

  1. Ils gardent les voitures pendant ce temps-là, ce qui fait toujours une tâche qu’un horodateur ne sait pas faire ;
  2. Cela économise le coût d’agents des contrôles, sauf que deux agents sont suffisants alors que là il s’agit d’un homme par rue !
  3. Cette version institutionnelle est quand même mieux que la version mafieuse, dans les quartiers moins riches, avec ces types qui font semblant de vous trouver une place que vous auriez vue par vous-même, de vous garder votre voiture pendant qu’ils boivent leurs mauvaises bières et à qui vous donnez quand même des pièces de peur qu’ils vous rayent la voiture…

Il y aussi les concierges… Ah les concierges ! Ils sont en bas de chaque immeuble à Providencia. La nuit, lorsqu’il m’arrive de faire semblant d’être sportif et d’aller courir, je me demande s’ils forment un grand réseau d’êtres vivants qui surveillent le quartier en communiquant par CB comme les camionneurs. Chez moi, ils ouvrent la porte d’entrée de l’immeuble, vous donnent les clefs de la laverie, du gymnase, ouvrent la porte du parking, vous donnent le courrier, vous appellent lorsque des invités arrivent après avoir consigné leur identité dans un registre. Même si je sais bien qu’ils se contrefichent de ma petite vie sans intérêt, je les vois comme des petits yeux de Moscou… Ce qui me fait penser que je n’aurais pas pu vivre, riche, au temps des domestiques…

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§2 – Les petits vendeurs

Vous trouvez, à Santiago, un nombre incalculable de petits vendeurs de rues qui vivent de manière mystérieuse, tels les rechargeurs de téléphone (alors qu’il suffit d’aller dans n’importe quel bureau de tabac ou petit magasin pour recharger son téléphone en achetant une carte), telle vendeuse qui lit un livre à la sortie d’une station de métro à côté du petit paquet de gâteaux qu’elle vend pour d’éventuels affamés qui ne peuvent pas faire 100 mètres de plus et aller dans un vrai magasin, des cireurs de chaussures (dans les quartiers où il y a des sous), des diseuses de bonne aventure (très souvent du tarot) qui attendent la grand-mère superstitieuse. Ou sont-ce des psychanalystes sauvages, puisqu’elles ne semblent que discuter, les gens leur racontant leur vie….
Tout ceci me rappelle non seulement le 18ème arrondissement de Paris, mais aussi le passage de Braudel, dans Civilisation matérielle, économie et capitalisme, où il dit que le pullulement de ce genre de petits marchands ambulants est signe d’un stade de capitalisme peu avancé ou en recul. Ce qui ne parait pas être le cas puisque, au contraire, les Espagnols semblent y venir de plus en plus nombreux : en effet, l’ « ultralibéralisme » permet ici le plein-emploi. D’un autre côté, vous pouvez trouver de très beaux mauls (grandes galeries marchandes) assez agréables, lumineux, presque luxueux, et la tendance est donc, comme en Europe dans les années 70-80 vers les grandes structures. En matière d’urbanisme, aussi, Santiago est en train d’être alourdie de grands immeubles de 30 étages que les santiagais risquent de regretter dans 30 ans…

§3 – Sémaphores et chiens

Les petits bonhommes verts clignotent dans les rues de Santiago pour vous dire de vous dépêcher. Longtemps. Par contre dès qu’ils ont fini et passent au rouge, il vous reste à peu près un quart de seconde pour vous mettre au clair avec le Dieu auquel vous croyez. Certains s’y font prendre et restent sur le carreau, enfin, sur l’asphalte. J’ai ainsi compris comment survivent les chiens au centre-ville.

Non, bon OK, c’est pour rire, la réalité est moins drôle que ça, puisque, en fait, des hommes faisant les poubelles pour se nourrir (les Chiliens ont aussi cette sale manie d’exhiber leurs déchets comme dans le centre-ville d’Aix-en-Provence ou de Marseille), les chiens se servent donc dans les restes des sacs éventrés. Les beaux quartiers étant plus propres et les sachets étant enfermés dans des vraies poubelles en plastique, les chiens y ont moins possibilité de survivre. Des petites mamies les nourrissent, aussi.
Si l’Inde a ses vaches sacrées, le Chili a ses chiens : je me suis fait engueulé un jour à la gare d’autobus de La Serena parce que j’essayais de pousser un gros toutou noir et sale qui dormait au pied d’un banc et faisait perdre une place aux hommes, en régime de rareté, alors que le poilu puant pouvait bien aller dormir partout ailleurs. On s’est fait virer, aussi, une fois, J*, une amie à elle et la petite fille de 3 ans de cette amie, d’une plage d’Algarrobo par une gentille chienne qui ne nous lâchait plus. Comme la petite « al tilo » Isidora risquait d’être bousculée tellement l’animal était imposant, nous nous sommes repliés sur une autre plage. C’te bande de racaille, ces chiens ! D’autres fois ils vous suivent fidèlement pendant une demi-heure, animal domestique temporaire à usage unique, eux aussi, comme les gros brésiliens qui sévissent dans les avions, et puis disparaissent alors que vous commencez à vous attacher.

Remarquons que certains Chiliens possèdent quand même des chiens domestiques chez eux. C’est bête. Il suffit d’aller nourrir régulièrement toujours le même chien du coin, de le caresser et de le faire sien, en économisant les temps de promenade, l’appartement qui sent la bête et les poils qui retapissent votre intérieur… Ou bien ?

Et puis les chiens courent après les voitures (enfin certaines, il y en a tant, d’ailleurs ils choisissent comment ?), et les vélos pendant quelques mètres, sans raison, et s’arrêtent sans doute étonnés de l’incongruité de leur acte… parfois ils vous aboient dessus lorsque vous passez. Je ne comprends qu’une logique à tout ça : le monde a été créé par quelqu’un d’un peu dérangé…

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§4 – Des brunes et leur langue

Des brunes, des brunes, des belles brunes, des magnifiques brunes, des brunes éblouissantes de contraste entre leur peau blanche et leurs cheveux noirs, mais la première (vraie) blonde chilienne qui passe, je me jette à ses genoux et la demande en mariage ! J’espère qu’elle sera belle.
Cela dit, moi qui ai un penchant affirmé pour les nez aquilins, ici, je suis pourri-gâté !
En plus, ces petits bouts de femme ont souvent un espagnol charmant qui tire vers l’italien (mais sans le support des mains). Elles disent : “¡síííííí!”, “super bieeeeeen”, “¡graaaacías!”, avec un léger air de nonchalance, dans des dérapages maitrisés qui ne tombent pas dans un excès qui rendraient les intonations un peu niaises.

Cela change du Chilien de la rue, celui des caissières, des petits employés, des quartiers populaires, qui est une autre affaire à comprendre, par contre. A l’inverse du sketch de Gad Elmaleh sur les chanteuses à voix, je pense que beaucoup ont des forfaits consonnes ou doivent payer une taxe sur les voyelles prononcées dans la rue, car aucun n’ose ouvrir la bouche pour articuler. Si on rajoute les “cachaï” (tu vois), qui remplacent les virgules à l’oral et sont bien plus pénibles que le « tu vois ce que je veux dire » français qui était encore trop à la mode lorsque j’ai quitté l’Hexagone, et autres chilenismes comme huevón (mot universel qui veut à peu près tout dire, se décline, dont on fait des verbes : une espèce de « Schtroumpf » local), j’avais parfois, jusqu’au mois de novembre, du mal à comprendre du premier coup ce qu’on me racontait… Paraît-il que les Chiliens parlent le pire espagnol de tous les pays qui partagent la langue de Cervantès. Enfin, trois Colombiennes et un Argentin, déjà, m’ont assuré qu’eux aussi galéraient à leur arrivée. Ce qui me rassure, mais bon quand même…

Note de dernière minute : vu un film argentin, hier, El estudiante, un peu lent mais je vous le conseille s’il passe en France. Eh bien ça va être rigolo, l’espagnol argentin…

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Un peu de malbouffe chilienne

§5 – Les dix meilleurs

A Santiago vous croisez des boutiques qui font partie des 10 meilleures parmi celles qui cuisinent des empanadas. Je me suis fait avoir les dix premières fois… et quand j’ai croisé une onzième boutique qui faisait partie des dix meilleures, je me suis douté de quelque chose. Du coup je me suis floqué un t-shirt avec marqué dessus : « un des 10 meilleurs coups de France. » Si ça marche dix fois, le t-shirt est rentabilisé et les dix empanadas éliminées…

§6 – Ma progression dans la société chilienne

[Début octobre 2012] En deux jours je viens de recevoir pour tâche d’annoncer, à un éventuel nouvel arrivant, que je suis le dernier client de la caisse, et de faire des photocopies pour l’ensemble du groupe de doctorants et ma(gis)tériens d’un cours de philosophie. Si on ajoute à cela que je suis maintenant socio de la salle des Investigadores de la Biblioteca Nacional, je trouve que mon ascension sociale dans la société chilienne avance à grand pas. Ce n’est pas encore le tremplin pour une candidature à la succession de Sebastian Piñera, ni le succès d’une rock star poursuivie par une horde de minettes pitoyablement bruyantes qui mériteraient quelques bonnes fessées de la part de leur parents, mais bon, ça prend une belle direction.

§7 – De l’influence des philosophes français au Chili

Je suis vraiment peiné, interloqué, atterré, de voir que la vacuité grandiloquente de nos penseurs français des années 70 (Bataille, Derrida, Lacan, Bourdieu, … on met Foucault et Deleuze à part) est super à la mode dans le petit monde des philosophes de l’Universidad de Chile. Je suis même péniblement déçu de retrouver les mêmes clones de gauchistes inconséquents par ici. Aiguillé par un professeur qui ne tient qu’une demi-heure avant de lancer ses premières charges gratuites car hors sujet contre le caractère totalitaire du néolibéralisme, je retrouve les mêmes discussions commençant par des références philosophiques académiques et terminant en café du commerce. Ce professeur, qui, au lieu d’animer de manière socratique une discussion pour en articuler les points de réflexion, distribue les bons points du haut de cette autorité qui n’a l’air rien de plus qu’un ramassis d’âneries documentées, ressemble tellement, lui aussi, à ceux que j’ai pu connaître en France… et j’apprends que la faculté est « jumelée » avec Paris VIII, le Vatican du marxisme français : tout s’explique.

Bon, reste à fréquenter un peu l’Universidad Católica, ou les multiples universités privées pour comparer les styles. (Soupir.)

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§8 – Propos désagréables mais justes sur une certaine jeunesse qu’on décrit trop souvent comme LA jeunesse

Sortie de séminaire, un jeudi soir, à la fac de philosophie, à discuter sur la notion d’identité. Un membre du personnel de la fac entre et vient nous prévenir de quelque chose, que je ne comprends pas. Mais tout le monde acquiesce et sort. Je découvre alors une trentaine d’encapuchonnés en train de lancer des cocktails Molotov sur les carabineros, qui répondent par des jets de gaz lacrymogène. Un de ces gaz tombe à quelques mètres de nous. Ça pique, c’est désagréable, ça donne envie d’aller filer quelques raclées à cette racaille de jeunesse imbécile. D’autant plus que j’apprendrais quelques jours plus tard, en lisant un journal, que ces crétins dangereux ont pénétré dans les bâtiments pour violemment blesser un professeur. Je n’ai pas compris pour quelle raison… parce qu’il était arabe ?, parce qu’il ne faisait pas ‘grève’ ?, parce qu’ils sont tout simplement incommensurablement idiots ?, les trois ? Mystère. Mais attendez quelques jours qu’ils aient le temps d’écrire leurs canards et ils vociféreront contre l’Etat-fasciste qui les oppresse, ils mettront en scène leur martyr avec une prouesse digne de la meilleure des sociétés du spectacle qu’ils abhorrent, et toujours ce même mélange d’héroïsme narcissique qui se nourrit de violence et d’échecs.

Un jeudi plus tard. Je sors de la magnifique Biblioteca Nacional qui me sert de bureau. Heure de pointe, les travailleurs vont finir ce qui leur reste de journée chez eux. Une troupe d’une cinquantaine de jeunes passe au milieu des voitures, qui déjà circulent avec difficulté, chantant fièrement sous leurs drapeaux rouges. Comme il me reste un peu de dignité et que je refuse à ces heures-ci de payer pour aller me battre afin de réussir, enfin, après dix minutes de luttes acharnées au corps-à-corps, à entrer dans un wagon où je serais compressé comme une sardine chinoise en route vers Dachau 2, et qu’en plus j’aime marcher après une journée de lecture, je me retrouve, sur mon chemin, sur la ruche vers laquelle toutes ces abeilles sans miel convergent. Des jeunes, des foufous, des politisés, des bruyants, des touristes qui sont là parce que c’est cool d’être là à parader avec leur uniforme. Sans doute je devrais trouver cette jeunesse-là épique, belle, généreuse, solidaire, et vous connaissez comme moi le chapelet de fadaises dont on nous abreuve… Moi je la trouve pitoyable. Ainsi, dans une veine très hayekienne3, je pense qu’un homme doit se taire et regarder pendant trente ans ; agir les trente suivants ; passer le relai en jouissant de la vie entre soixante et soixante-dix ans ; puis faire tranquillement son testament avec ce qu’il lui reste de lucidité. Même si je remercie une partie de la jeunesse de 2012 d’être aussi nulle que leurs équivalents des années  1970, et de m’offrir quelques descriptions à me mettre sous le clavier.

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§9 – Les temblores

Ah oui, mes hauts faits, quand même : j’ai résisté à deux tremblements de terre, enfin des temblores, et non des terremotos, qui sont, si j’ai bien compris, comme les seconds mais sans morts ni casse, quel que soit le degré sur l’échelle de Richter. J’ai vécu les deux premiers chez moi. Au premier – 5.7 sur l’échelle de Richter qui me donnent l’impression d’être un survivant –, j’ai d’abord cru qu’un voleur voulait ouvrir la porte de l’appartement, avant de comprendre que si c’était un voleur il était assez costaud pour secouer tout l’immeuble et que s’il entrait je devais lui filer mes pesos sans broncher… Le deuxième : cette nuit [Octobre], tout petit, ou me suis-je déjà habitué ?, que je n’ai même pas vraiment remarqué, pensant que le voisin du haut venait de faire tomber quelque chose d’assez lourd. De toute façon je n’ai pas peur, ai une foi aveugle dans les architectes chiliens et dans ma bonne étoile. L’avenir dira si j’ai eu raison, de toute façon que puis-je faire à part du camping le soir, et si je meurs sous la Biblioteca Nacional de Chile, ce serait un tombeau honorifique.

§10 – Victor Farías

Le philosophe a commencé sa carrière de manière polémique, en publiant un livre sur les rapports de Heidegger avec le nazisme. Polémique mais pas totalement aventureux, puisque les rapports du chef de la secte philosophique des années 50-60 avec le IIIème Reich n’était qu’un secret de Polichinelle. En s’attaquant à Allende en 2005, il semble être tombé sur une résistance4 plus forte. Celle-ci dut probablement, comme on en sait capable le terrorisme intellectuel de gauche, être outrancière et viscérale, aussi non-argumentée que donneuse de leçons et infamante. Je ne vais pas la commenter sur le fond. Apparemment, si son brulot anti-Allende a été traduit et publié en plusieurs langues, les grandes maisons d’édition ne sont pas bousculées au portillon. Parce que le livre est mauvais sur la forme ? Je n’en sais rien, je ne l’ai pas lu. Parce qu’il s’attaque à la bien-pensance ? Peut-être. En tout cas il a été publié en France par une petite maison d’édition confidentielle et apparemment proche de l’extrême-droite, qu’il présente d’ailleurs dans un nouveau livre en 2006 comme « une maison prestigieuse » (Hum !). On comprend l’idée du premier chapitre du livre de 2006, avec les nouvelles révélations sur Allende, où il règle ses comptes avec les uns et les autres en tentant de montrer que son travail est justifié. Mais ces détails, comme nous faire passer une petite maison d’édition pour un acteur influant en France, nuisent largement à la crédibilité de son œuvre. Ou lorsqu’il présente des photocopies d’articles de journaux de plusieurs pays (mais comme si de mauvais journalistes à la Naomi Klein n’étaient pas eux aussi abondamment cités par une presse complaisante et idéologique, qu’est-ce que cela prouve ?) et que pour la France nous voyons une coupure de Minute. On pense ce qu’on veut de la presse FN, mais bon, ce n’est pas vraiment du grand tirage…

Farías en est donc en 2010 à son troisième livre sur Allende, où à chaque fois il produit des documents qui accable l’ancien président érigé, grâce à son martyr, en icône de gauche. C’est mal écrit, ça se répète souvent, ça fait aussi beaucoup trois livres et donne l’impression de faire sortir le philosophe de son champ de compétence initiale, ce dont il a tout à fait le droit, mais sans qu’il rassure le lecteur quant à ses capacités en tant qu’historien. La critique, sans forcément avoir raison sur le fond, peut désormais attaquer l’homme, le traitant d’aigri obsessionnel, menant une croisade personnelle irrationnelle. Ce qui n’est sans doute pas faux, puisqu’en plus de vouloir dénigrer un personnage qu’il n’aime pas et de souffrir de cette injustice qu’il y a à le voir adulé alors qu’il n’y a sans doute pas de légitimité à cela, il a sans doute très envie de rentrer dans le lard de la Fondación Salvador Allende, Joan Garcés en tête, qui a répondu durement à son premier livre.
On le traitera aussi facilement de suppôt de l’extrême-droite, et c’est sans doute le point qui me fait le plus réfléchir. S’il aurait pu éventuellement s’abstenir d’un troisième livre sur Allende, ou le coécrire avec un historien, ou passer simplement le relais, difficile pour lui de refuser la main tendue de gens avec qui il partage au moins le même rejet de ce pan de la gauche qu’on a bien raison de secouer sans ménagement. Gens qui sont sans doute les seuls à lui avoir prêté main-forte, alors que les maisons d’édition et intellectuels ou s’opposaient à lui (c’est la vie) ou auraient pu être d’accord mais adoptaient, face à ses propos, un silence, un recul ou un refus lâches (Ah, les hommes !) en le laissant se débrouiller avec les faux démystificateurs qui ne sont souvent que des propagandistes. Ainsi dès lors que les banderilles ont fait mouche, le taureau est pris dans l’arène. Il doit se battre avec des ennemis nombreux, déguisés, flamboyants, qui n’hésitent pas à se cacher derrière des balustrades sous les hourras ravis de la foule biberonnée à la « société du spectacle ».

Farías me rappelle le sort de Dieudonné, alors mainstream de l’humour et marginalisé suite à son sketch sur les juifs-nazis, qui s’enfoncera alors dans la provocation et flirtera avec l’extrême-droite après s’être vu victime d’une cabale injuste…

Que tirer de ces exemples ? Comment échapper à cette impasse ? Faut-il refuser poliment les compagnonnages par défaut, quitte à se retrouver seul lorsqu’on est lynché par la meute ?

§11 – Le Museo de la memoria

J’avais suivi de loin la polémique de la création de ce musée. Je l’ai visité. Effectivement, je suis d’accord avec les opposants. Ce musée raconte une histoire qui commence le 11.09.1973 : les militaires bombardent la Moneda, coup d’état. Pourquoi ? Parce qu’ils sont méchants et les méchants ça attaquent les gentils, c’est tout. Puis vient la torture. Triste. Atroce. Rien à redire. Emouvant. Enfin la démocratie revient : les gentils finissent par gagner. Happy End. Fin du film. A la boutique, vous pouvez retrouver les héros : Allende, Jara5, Neruda, les affiches de l’Unité Populaire, la photo de famille de l’ordre des Jedis, tout le marchandising du Bien et du Juste, presque des bulletins d’adhésions au Parti Socialiste.

1ère conclusion : les Hommes n’apprennent rien.
2ème conclusion : l’Histoire, récupérée par la politique, est une chose affreusement bête, simple et donc dangereuse.

§12 – Et la culture ?

Feist, le 20.10., dans une petite salle, éblouissante petit bout de femme pleine d’énergie et de vitalité, malgré un son relativement pourri, notamment des grésillements pénibles. Et puis un magnifique Don Giovanni au Théâtre Municipal. Sans doute le meilleur que je n’aie jamais vu, en costume d’époque et un final gothique proche des scènes d’orgies médiévalo-hardrockeuses presque choquant (ce que doit être un bon Don Juan !), dans une salle à l’italienne de toute beauté (quoique de nombreuses places aient une visibilité plus que douteuse). Notons la présence, qui m’effare toujours, de nombreux individus qui mangent des bonbons bruyants, qui ne savent pas décrocher deux minutes de leur vie de merde sur leur téléphone6, qui parlent… bref beaucoup de perles partent aux cochons, c’est dommage.

Prochains concerts prévus avant d’être bienvenu (j’espère !) chez les ‘Che’, Manuel García qui est peu le nouveau Víctor Jara (cf. plus haut) ; Paco Ibañez, ce chanteur catalan, réfugié en France après la Guerre d’Espagne et qui, sans jamais écrire de paroles lui-même, a mis en chanson de nombreux poèmes hispanophones, et qui arrive avec un album consacré aux poètes latinoaméricains ; Inti Illimani et Quilapayún, deux groupes historiques des années 70 au Chili.

2012-10-20 23.35.27

§13 – La Feria del Libro [10/11/2012]

Je me suis rendu au Salon du livre de Santiago, l’avant-dernier jour, samedi 10.11., comme ça sans autre raison que c’était un samedi et que ça arrangeait une copine pour qu’on y aille ensemble. Plein de bouquins intéressants sous cette ancienne gare de trains réaménagée en grande salle destinée à accueillir des événements de ce type. Après avoir résisté une heure sans rien acheter, j’ouvre la boite de Pandore en prenant le meilleur livre que je n’aie jamais lu sur la période 1970-73 (emprunté en Prêt Entre Bibliothèque sur Aix) et qui est une mine d’informations dans laquelle puiser sans vergognes. Je reviendrai dès lors chez moi avec six livres. Oui mais avec 20% sur le prix ! Mais ruiné quand même…

Je n’ai pas acheté celui présenté par l’ambassade de Cuba, qui n’est qu’un nouveau livre d’entretiens avec Fidel Castro, nouvel épisode dans le culte de la personnalité minable qui est rendu au dictateur d’une des îles les plus pauvres et les plus inégalitaires du monde – déjà les catholiques et les musulmans m’agacent avec leur idolâtrie des saints, du Christ, de la Vierge, de Mahomet ou de Fatima, alors de simples hommes, pensez, quel ridicule ! Et Fidel Castro était déjà écologiste en 1959, et c’est un sage, et il sait voler dans l’espace, et pfff… le tout sous l’oreille attentif d’un auditoire où l’un est déguisé en Che Guevara rose, une autre tient un petit drapeau cubain à la main, un troisième porte un collier aux couleurs d’un des derniers bastions du régime où la famine est un art de vivre… Sortant de la salle, sagement, une fois l’ode à Big Brother terminée, je me rends sur le stand de Random House Montadori où le dernier livre de Jorge Edwards,  Los Circulos Morados, doit être présenté à 20 h. « Pas du tout » me répond-on, le programme ayant changé, « c’est en ce moment-même » ! Et moi qui viens d’écouter cette soupe au lieu d’être là où il faut être !
Pendant que je cours vers la salle, je vous explique qui est Jorge Edwards : il était secrétaire de l’ambassade du Chili en France en 1972 lorsque Pablo Neruda y était, est un grand écrivain chilien auteur d’une quinzaine d’ouvrages et actuel ambassadeur du Chili en France ! Il fut aussi le premier auteur proche de la gauche à critiquer le régime cubain, en 1973, avec Persona Non Grata7, qui narre ce qu’il a vu durant son séjour sur l’île en tant que chargé de commerce du régime Allende avec pour mission de jeter les bases d’une ambassade dans le pays (les précédents présidents ayant coupé les ponts avec la Castrie), livre qui fit couler beaucoup d’encre à l’époque et est désormais trouvable en poche.

Heureusement, lorsque j’arrive dans la grande salle où a lieu la présentation, après un discours dithyrambique assez ennuyeux d’un auteur inconnu de moi, un petit ‘sketch’ rigolo d’une actrice très connue dans le pays mais pas de moi non plus puisque je ne regarde par les téléséries8, un autre discours, encore, lu d’une voix si monocorde que mon esprit n’arrive pas à se concentrer, l’auteur lui-même prend enfin la parole. Et là ce sera digne d’être écouté puisqu’il nous parlera de Rousseau, de Montaigne, du genre que sont les mémoires, de la fin du Quijote (dont je ne me souvenais plus que ce fût la plume de l’écrivain fictif qui terminait la narration !), etc. bref de littérature et non pas de lui, alors qu’il s’agit du premier tome de ses propres mémoires dont il venait faire la promotion. […]

2012-11-10 18.29.32

§14 – Qui conclut

Voilà, je ne vous ai pas parlé de Valparaíso la colorée et ses éléphants de mer ; de ma coloc’ sympa et toujours fauchée sauf pour acheter de la bière ; d’un séjour de quatre jours à aller jouer au jeune et au clochard céleste dans le « petit nord » aride du pays ; de ma personne que j’ai donnée en allant me prêter à un rassemblement fraternel où il s’agit de trouver sa « lumière intérieure », « l’harmonie avec le monde animal et végétal », de s’applaudir, de danser ensemble, de s’entre-tripoter chastement, d’ouvrir ses chakras, de faire le loup, etc. où je suis allé un peu parce que je m’ennuyais un dimanche après-midi couvant une pleine Lune, à mon arrivée, et que je voulais anticiper un peu un basculement mystique que j’aurais à écrire, décrire ces mouvements ésotériques qui se trouvaient à la marge de l’Eglise rouge (Théologie de la libération) dans les années 70.
Je n’ai pas parlé de « tango et de labyrinthes borgésiens, de cascades magnifiques à la frontière brésilienne », non plus, comme je l’avais annoncé, parce que je ne suis pas encore parti en Argentine. Départ prévu le 28.11.2012. Au jour d’aujourd’hui et à l’heure de maintenant, je n’ai pas encore trouvé (cherché) un appartement pour mon retour prévu entre le 25 et le 31.12, mais ce sera les vacances scolaires d’été, j’ai bon espoir de trouver plus facilement qu’en septembre. « L’avenir est ouvert ».

2012-12-26 19.14.03

B.O.B.

Ana Tijoux – “Shock”


Photo d’entête : “234/365” par Carlos Riquelme.

Notes

  1. Eh oui je garde des liens médiatiques avec la France via Ruquier, Groland et les Guignols de l’Info…
  2. Allez, point Godwin atteint !, la limite du rationnel est franchie…
  3. Cf. Droit, législation et liberté, chap. XVII.
  4. Oserais-je dire à la suite de Bourdieu : « résistance à l’objectivation » ? ; oui, allez, j’ose, et zut !
  5. Grand et bon chanteur torturé et tué au Stade National
  6. Non, non, non, chers amis, vous ne m’avez jamais vus accro pendant un concert ! Ma bêtise sait faire des pauses !
  7. Il l’écrivait tôt le matin à Paris avant d’aller travailler au 2 rue de la Motte-Piquet.
  8. J’en ai essayé une, c’est écrit par des gamins de quinze ans qui mettent tous leurs fantasmes, sans humour, tourné comme des clips de rap ou de techno, bourré de clichés, bref : sans intérêt.