Le cri d’Antoine – Emilie Boguet

(Pourquoi deux versions ? Je ne me souviens plus, en tout cas elles vont toutes les deux dans le même sens…)

1ère version

Une amie m’avait dit m’avoir reconnu dans Antoine, et cela sonnait comme une invitation à lire ce texte sans prétention. Préférant me retrouver dans un livre (numérique) que de me voir dans un miroir ou d’organiser un tête-à-tête en vieux couple divorcé avec une conscience à qui je n’ai plus rien à raconter, j’ai consenti à prendre deux soirées de ma vie pour me retrouver dans cette double histoire à 2 €. J’ai compris ce qu’avait voulu dire mon amie, et je reconnais que, grosso modo, j’ai reconnu aussi ce qu’elle avait reconnu dans le portrait de cet homme qui refuse d’être le bourgeois trahissant celui qu’il était à l’adolescence, quitte à ne jamais cesser d’en être un avec tout ce que ça comporte d’envie de le baffer. Cette bonne vieille confrérie des têtes à claques sans qui le monde serait un peu trop sur ses rails.

J’ai moins compris, par contre, comment une adulte avait pu concentrer tant de clichés en si peu de mots, comment on peut, après s’être relu et en ayant réfléchi un rien sur son premier jet, garder tant de fadaises. Ça serait recalé comme scénario d’une telenovela brésilienne où, au milieu de riches méchants et manipulateurs et de pauvres gentils et idéalistes, dans une ville déshumanisée, hurlant en silence comme une étoile éteinte qui rugit dans le cœur d’un chaton tout mignon, perdus dans les affres de la routine, une histoire d’amour impossible voit le jour la nuit de la poésie entre deux êtres sensibles et incompris d’un monde de brutes. Ne pas vomir vos popcorns dans le Kleenex où vous venez de chialer. Question clichés, je ne peux même pas comparer le texte avec un film d’humour grand public (Les Tuche, Le Père Noël est une ordure, La vie est un long fleuve tranquille, etc.) ou un gros vaudeville efficace, de la commedia dell’arte ou n’importe quoi sur une scène où on doit reconnaître les personnages-prétextes et sans profondeur en un coup d’œil pour se concentrer sur l’action, car on ne sourit jamais dans tout le texte. Certes, des clichés sur pattes on en rencontre un paquet dans nos vies, et s’ils existent, ces clichés, c’est bien qu’on peut sommairement dégager des traits communs à bien des gens, et ce même si les couillons qui tirent leur philosophie du dictionnaire de citations qu’ils ont lu à 18 ans pour en essaimer quelques-unes dans leur dissert’ de philo en Terminale, diront qu’il faut pas généraliiiiiseeeeeer, hein ? Bah, si, des fois, et trop souvent même, on peut, pauvre con.ne., vous n’êtes pas souvent capables de développer une forme originale de crétinerie, …même s’il y a des booons partout. Bref, une fois qu’on en attrape un, de cliché, une fois qu’on a sous la main le poète disparu qui n’a pas trouvé de cercle, on peut en faire quelque chose.

Et notre Antoine ? C’est une sorte d’Albratros baudelairien, un gamin sorti de la plume de Prévert, inadapté au monde bourgeois et provincial dans lequel il vit, et qui n’a pas les couilles de prendre une maîtresse, comme tout le monde. Bovary de carton. On ne trouvera dans ce texte ni l’esquisse d’une analyse psychologique1 ; ni une once de description grinçante de la vie de famille déprimante ; ni d’autodérision sur le caractère navrant des femmes qu’on finit par lassitude des parades amoureuses, des baises décevantes qui ne valaient pas tant d’efforts ou des pouffiasses faciles (mais qui nous font honte une fois qu’on s’ennuie encore en elles), à prendre pour femmes ; pas non plus, évidemment, de début de sociologie de l’entreprise pour présenter l’odieux surréalisme quotidien du monde du travail… Dans le petit monde de Bisounours triste de Mme Boguet, il faut être gentil même quand on en n’a pas le cœur, on n’a pas le droit de se moquer, il ne faut pas faire de politique, terminer son assiette et ne pas parler de religion en famille. Quant à l’affaire Dreyfus, on n’en a jamais entendu parler, alors on ne peut pas déraper et faire partir en couille le repas. Dommage, la dénonciation de la chianteur du repas de famille est aussi chiante que le repas, on aurait préféré que la grand-mère tape le beau-fils et que chat et chien se mordent jusqu’au sang comme dans la caricature de Caran d’Ache.

Rien à penser donc, rien à rire, rien à pleurer, et, très vite, rien à foutre de ce vide rempaillé de mots. Emilie Boguet a une trentaine d’année. C’est pourquoi quand elle fait penser à son personnage qu’il pourrait faire quelque chose de plus intéressant de sa vie qu’être banquier (si, si !), la première chose qu’il imagine pouvoir faire serait de l’humanitaire en Afrique. Parce qu’elle se souvient des grandes messes contre le Sida, Bono, le Sahel, « loin des yeux et loin du cœur », tout ça. Si elle avait vingt ans, ses trois clichés qui se battent en duel2 dans son mignon minois formé par l’Education Nationale, lui auraient fait s’engager son jeune rebelle dans la sauvegarde des ours qui n’ont plus d’iceberg pour vivre, à cause du vilain réchauffement climatique. Sa fille écrira des histoires de héros libérant ses amis vaches et chevaux avant qu’ils n’aillent à l’abattoir. Parce qu’à la madame de trente ans bien sous tous rapports, on lui a appris qu’il fallait sauver les petits Africains qui n’ont pas de poulet à manger, on ne lui a pas dit que le petit noir on s’en fout et qu’il est méchant s’il veut dévorer, au nom de son égoïsme spéciste, le poulet qui ne lui a rien fait. A chaque époque sa morale. On ne lui a pas appris à s’interroger sur le monde humanitaire et ses dessous de table dégueulasse. Ni à se demander via quel processus social, économique et politique le petit Africain est affamé par le sale con de dirigeant anti-fasciste qu’elle a elle-même voté – universalité de l’arnaque démocratique.

A un moment, quand l’aspect pathétique de son existence se crache à sa figure…, pardon, quand il est pris dans un bouchon et que sa vie lui parait si tristounette, mélancolique et routinière, il se dit qu’il préférerait « changer le monde ». Bah oui, un idéaliste ça veut « changer le monde ». Pas une once de misanthropie à la Cioran, pas une envie de déglinguer des pétasses libidineuses à Ibiza et de se droguer jusqu’à l’agonie puis d’aller se suicider en butant un connard célèbre dont le monde regorge, pour finir en apothéose érotico-érostratique. Pas de replis sur soi monacal ou de mépris solipsiste pour ces contemporains si cons qu’ils se punissent eux-mêmes en regardant la télévision le soir après le dîner à 19h, à se raconter la journée de travail et se plaindre. Les rêves de cet Antoine sont des rêves de premier de la classe, qui range son archet dans l’étui et met ses chaussons pour lire de la poésie romantique. Quand on a des déprimes dans ce monde gentille de petite fille, il faut les avoir polies et calibrées comme les légumes au supermarché. Mais prendre des topinambours pour ne pas faire comme tout le monde. Voter PS. Passer au bonhomme vert. Ecouter FIP. Ecrire des phrases avec une majuscule, un point, et pas grand-chose dedans. S’essuyer la bouche quand on a dit un gros mot (mais ça n’arrive jamais, puisqu’on n’en connait pas et que ‘margoulin’ n’est plus considéré comme en étant un depuis le 30 février 1956). Regarder de travers la personne qui passe avant tout le monde dans la file d’attente, avec un petit ‘rhoo’ indigné, mais ne pas aller lui casser la gueule car la violence ne résout rien. Une ode larvée à la vie en suisse allemande…

En gros, donc, la prose boguetienne c’est ça, sans faute :

sans sa petite amie aussi niaise qu’elle et qui commente : « Merci beaucoup, c est exactement se que je ressent pour une fille dans ma classe😍😍😍😍😍😍 ».

Et quand tu entends ça

, Emilie, entre nous, tu ne te dis pas que la technologie est un gâchis, comme l’éducation gratuite et obligatoire pour tous les petits nigauds incultes et illettrés à qui on file le Bac avec condescendance, tout ça pour plomber le budget de la France et nous mettre dans les mains des banquiers, tu ne rêves pas de champs de coton en France où fouetter ces cons jusqu’à ce qu’il nous en naisse un génie, d’arrêter un peu toute cette soupe de niaiserie, de te droguer un coup, te faire sauter jusqu’à le corps craque de plaisir et boire, de ne pas te faire tatouer parce que c’est ça être original aujourd’hui, courir, faire le truc le plus con que t’aies jamais osé, n’importe quoi jusqu’à ce que tu sortes une phrase, une seule, qui soit un peu bien tournée, une idée un peu ambitieuse, une bulle qui pète dans ton eau plate, un rien de philosophie, un paradoxe, du bon vieux nihilisme, un rien de punkitude, de la profondeur, de la vie bordel !, un bout de moisi qui pue un peu dans ton gouda pasteurisé et sous vide, que ça colle un peu au doigt, que ça fuite, qu’il en reste dans les dents, merde, loin de cette rébellion-guimauve fade et navrante ! Et si sa chagrine ta maman, fais ça en cachette sous pseudo, zut, crotte, flute !

Je prescris donc l’exercice : un remix punk de ce texte insipide.

Première histoire : Antoine en écolo guerrier qui décide de faire sauter une centrale nucléaire comme épreuve pédagogique afin de militer contre le nucléaire. Deuxième histoire : Antoine, reprend les études et décide de mener des recherches sérieuses sur l’existence d’une volonté génocidaire de la part des Nazis, et se rend compte du totalitarisme de faussaire dans lequel il vit, devient un paria mais arrive à ne jamais devenir le haineux qu’on le somme sourdement d’être, malgré les efforts répétés d’un juge aux ordres à la XVIIème chambre correctionnelle de Paris. Troisième histoire : Antoine essaye de réaliser le crime parfait sur sa femme et son chef de service, en les faisant mourir ensemble et les accuser d’adultère. Quatrième histoire : Antoine sort du livre et te pourchasse pour t’assommer avec celui-ci, te demandant sous la torture de le réécrire et te harcelant jusqu’à ce que tu le fasses. (C’est lui, là, qui me susurre de te le demander, en fait.) Cinquième histoire : allez, creuse-toi un peu maintenant à toi ! Et que ça passe de

à

jusqu’à

et que même le violoncelle prenne plaisir à crisser, cris, Antoine, cris on t’a fait miauler jusqu’ici, t’es chiant à mourir pendant la lecture !

2ème version

Un jour, Emilie Boguet s’est dit qu’il fallait absolument que l’humanité connaisse la double histoire d’Antoine, ce garçon différent des autres parce que sensible. Alors elle a rassemblé toutes les idées préconçues qui se battaient en vrac en elle, sans doute depuis l’adolescence et ses premières lectures. Elle a tenté de retrouver l’émoi de ses cours de philosophie, en Terminale, lorsqu’à 17 ans on s’extasie de l’audace folle qui nous pousse à prononcer les mots “liberté”, “conscience”, “bonheur”, “art” ou “raison” et à jongler avec ses concepts entre ses premiers pétards, la découverte d’un corps d’homme en soi et la joie goulue de pénétrer un peu dans l’antichambre de l’âge adulte. Elle se souvient qu’elle a lu Camus et Sartre (comme une génération d’élèves à qui on a vendu ceci comme le top du top, avant que la mode ne passe à Foucault et qui les ringardise) et qu’au lieu de s’ennuyer à les lire, elle les avait aimés, même qu’elle les a gardés dans sa bibliothèque au lieu de les revendre dans la brocante de son quartier des l’année scolaire terminée. Elle avait dû commencer à écrire un truc infâme en écoutant Mano Solo et Manu Chao, qui charriait toute cette soupe d’enfance, d’adolescence et qu’elle a terminé par jeter tant c’était navrant. Elle a grandi.

Ou pas, car il est assez incroyable qu’une adulte ait pu écrire ça. Du moins qu’elle ait considéré cette enfilade de clichés adolescents, son répertoire de bobo bas-de-gamme, comme un produit fini et digne d’être publié, au lieu de virer tout ce qui n’a aucun intérêt et de reprendre une nouvelle fois ce travail pour en faire quelque chose d’intéressant. Qu’elle se soit dit, voilà mon œuvre, tant la narration est navrante de platitude et de manichéisme grossier. Ainsi Antoine sera artiste ou banquier, comme il aurait pu être de droite et avoir une grosse voiture avec une vie bourgeoise ennuyante mais sécurisante ou être de gauche et vouloir sauver l’Afrique, puisque les vraies valeurs ce n’est pas le matériel. Tout le roman, le double roman3, écrit dans le français triste et plat d’une lycéenne studieuse qui a pris plaisir à écrire sa suite de texte et a voulu la publier, est écrit sans faute d’orthographe ni de grammaire, c’est tout ce qu’on peut lui trouver. C’est superficiel. Ça croit qu’il faut évoquer l’idée de liberté ou citer le mot, pour avoir fait de la philosophie. Je ne sais pas trop si la philosophie a un quelconque intérêt, mais ce n’était pas la peine de l’insulter en prétendant en faire via ce concentré de formules en stuc moulé pour aristocratie de pacotille surnageant d’un monde très-petit-bourgeois et faux diamants vendus à des lecteurs qui s’imaginent qu’avoir éteint leur télé pour lire un livre débile, les qualifie comme intellectuels. Ça idéalise l’art avec la mièvrerie provinciale4 des touristes qui vont voir les musées parce que c’est Grand, Intelligent et Plus Haut, sans jamais s’être dits qu’ils n’étaient que des moutons en quête de distinction bourdieusienne et qui, au fond, s’emmerdent comme tout le monde dans les boites à tableaux et vont vite dans la boutique pour ramener quelque chose qui leur rappellera qu’ils y ont été. Je suis un peu injuste, si on n’échappe à une réflexion creuse sur l’hypocrisie de la religion (qui vous donne envie de reformer l’Inquisition pour que les Occidentaux retrouvent un peu de la peur de Dieu), on n’échappe à la grand-mère morte dans un camp de concentration (elle n’est morte que d’un cancer, on n’a pas ouvert cette boite à clichés-là) ou l’ami noir, parce que la différence de couleur de peau c’est moins important que la communion des âmes, ni l’ami mort du sida qui lui dit de vivre chaque jour comme si c’était le dernier, ni l’homosexualité5

Photo d’entête : « LE CRI » par skygirlyne buzzybuzzy.

Notes

  1. Même pas un peu de psychanarque freudienne qu’en un siècle même les nunuches provinciales arrivent à comprendre depuis le temps qu’on leur en vend dans le rayon développement personnel de leur Club France Loisir.
  2. Y’en a que deux qui peuvent être réveillés en même temps, le troisième prenant du repos, car trois se serait trop lourd à porter…
  3. Si, si, arrivé au bout de l’impasse de la première vie, il faut s’en infliger une autre; enfin presque on échappe au récit du bambin de quatre ans qui s’inquiète de son carnet scolaire… Emilie, il ne faut jamais faire parler des enfants à la première personne du singulier, ça ne peut donner que des choses péniblement sans intérêts ou ridicules, voyons, personne ne te l’as dit ?! Ton entourage est peuplé de salauds…
  4. Je ne suis pas parisien mais c’est le premier mot qui m’est venu à l’esprit… les pseudo-descriptions qu’en donnent l’auteur ne peuvent avoir été écrites que par quelqu’un qui voit ça de loin.
  5. Emilie, élevée à l’existentialisme n’a pas ce thème câblé dans la caboche, elle est de la génération “Touche pas à mon pote” et “Chanteurs sans frontières”, Coca-Camus Cola-Bono ; plus jeune on aurait eu le droit à ses récits hyperréalistes de sodomie façon Angot-Houellebecq (parce que c’est ça la littératuuure, tu comprends ?) et la rébellion de son tatouage…