Etude anthropologique en campagne bretonne

Bécherel, petit village breton estampillé « Cité du livre » pour ses 12 librairies d’occasion qu’il contient. Qui n’ont souvent que de la merde à des prix incroyables… J’ai fait, évidemment, les 12 librairies. Les deux dans lesquelles les vendeurs sont les plus désagréables sont les deux où il y a un rayon “littérature prolétarienne”… Avec ma tignasse mal coiffée, ma barbe de trois jours et, aujourd’hui, mon t-shirt rouge-bordeaux (je ne l’ai pas fait exprès), je ressemble plus à un vieux lecteur de Libé, Charlie militant et auditeur de France Inter qu’à l’électeur des Républicains que je ne suis pas. J’ai dit « bonjour » poliment en entrant, et n’ai pas ouvert la bouche ni fait de commentaires devant les livres socialistes bidons qu’ils vendent ou le dégouli1 de conneries psycho dans les rayonnages. Bref, je ne leur ai donné aucune raison de me détester – pas encore, ce serait pourtant un plaisir. Et ils ont bien des gueules de cons, pas sympas.

Dans une des deux, je demande ce qu’il entend par “littérature prolétarienne” (le reste de la classification est très orientée, aucun livre libéral ou conservateur mais tout le nuancier anarchisme, socialisme, communisme, spartakisme, etc.) et nous discutons un peu. Il m’annonce, très vite et très fièrement, qu’il a fait partie de la Gauche Prolétarienne et même attaqué la Santé lorsque Geismar, Michel Le Bris et le Dantec ont été enfermés. Du coup, je m’intéresse, je lui montre que j’ai lu sur la période et connais le sujet mais, lui, au lieu de s’arrêter et d’engager pleinement et fraternellement un dialogue avec son seul client depuis des heures, je pense, et qui en plus est intéressé, reste sur son ordinateur à entrer ses livres sur Internet. (« Le capitalisme rend la société inhumaine !, bref.) On échange un peu, donc, sans trop se regarder (il ne se lèvera qu’un fois pour essayer de me vendre un livre d’occasion grand format à 40€… qui en vaut 8,10 € en poche et neuf : CONNARD !) et nous évoquons plusieurs personnes : Benny Levy, etc. Il me parle de l’affaire Overney (comme quoi je n’ai pas grossi le truc). Je lui parle de Michel Le Bris. Il me répond, fièrement, qu’il l’a rencontré à Saint-Malo la semaine dernière au festival Etonnants Voyageurs et lorsque je me montre intéressé par l’homme pour avoir lu ses livres des années 70, vu que je ne m’intéresse pas à sa relation à lui et Michel Le Bris mais que j’aimerais plutôt en créer une, moi, avec l’autre, l’intérêt de mon interlocuteur pour la conversation retombe. Lorsque je lui demande si Le bris vit dans le coin (oui, vers Saint-Brieuc) et si on peut éventuellement le rencontrer, on me répond, en gros, qu’il ne faut pas l’embêter. OK. Ambiance. Merci. Donc je n’ai pas acheté le livre à 40 € à ce gros con de gauchiste végétant dans sa librairie moribonde dans un village qui se meurt lentement.

Là je t’écris du village, sur une terrasse, parce qu’une des librairies sur douze, s’est dit qu’elle pourrait proposer un service qu’Amazon ne peut pas proposer : un petit espace café. Evidemment, il n’y a aucun endroit pour se connecter sur Internet dans tout le village… Tu penses qu’ils se réuniraient pour acheter ensemble une connexion et le proposer aux voyageurs, qui du coup, s’arrêteraient prendre un café, un gâteau, qui sait ?, un livre, non, rien. Et donc, incapables de se diversifier et de dynamiser leur activité, j’ai l’impression d’être au milieu d’une tribu indienne, comme celles étudiées par Marshall Sahlins (un disciple de Karl Polanyi), vivant dans un état de sous-production permanente, à la différence que celles-ci étaient nomades pour profiter d’une nature abondante alors que ceux-ci sont sédentaires. Les Indiens (d’Amérique) ne pleuraient pas auprès des autorités publiques (il n’y en avait pas) pour qu’on finance leur décrépitude fainéante. Dire qu’on a fait la loi Lang (le prix unique) pour défendre ses gens-là contre Amazon, entre autre ; et que les librairies crèvent quand même… Je me souviens très bien moi qui suis un vieux client d’Amazon, comment ils ricanaient face au site, il y a des années et refusaient d’écouter lorsqu’on leur disait  » adaptez-vous, Internet arrive !  » C’était même avant la révolution numérique, qui ne fait que commencer… J’étais abonné, il y a peu encore, à Livres Hebdo, un magazine français qui traite de tous les sujets concernant le monde du livre en France. Les articles anti-Amazon m’énervaient (excusez-les d’êtres efficaces et intelligents même s’ils utilisent tous les rouages du système), ils étaient toujours partiaux et l’écriture tendancieuse, les commentaires des gens, geignant pour la défense des librairies ou l’aristocratisme du papier contre le numérique2, m’énervaient au point que je ne pouvais m’empêcher de mettre des commentaires acerbes, épidermiques et non pas militants car c’est vain : on ne fera pas réfléchir ses gens-là, on peut juste les insulter. Mais tu vois, s’il m’arrive d’avoir du mépris pour la gauche geignarde et de ne même plus combattre ce sentiment en moi, c’est avec une série de petites choses comme ça. Lorsque je dénonce l’héroïsme narcissique des gauchistes – dont les luttes n’aboutissent à rien mais ne leur servent qu’à se sentir exister et, à l’heure des smartphones et des caméras démocratisées, à se montrer – en me servant de l’épisode Overney, c’est pour ça !

A l’instant-même où je t’écris, la bande – dont mon vendeur-prolo antipathique – est en train de prendre l’apéro à côté et vient de dégager en meute un type qui cherchait sa route sur son GPS dans sa voiture en laissant le moteur allumé. Bon, allez, je fais mes courses (ça ferme à 20h) et retourne dans ma solitude bienheureuse. Juste pour te justifier mes antipathies : je ne pense pas que ce soit du dogmatisme, c’est du vécu…

[Ce soir de 2015, j’écrivais à Mé. plutôt de mauvaise humeur… ce qui est un rien injuste pour Bécherel où j’appréciais aller, au fond, même si c’est vrai que 85% des livres qu’ils vendaient ne valaient rien.]

Excursus sur Amazon et les librairies

Il n’y a aucun mauvais objectif dans Amazon par rapport aux lieux physiques qui sont en concurrence avec lui. Ces derniers peuvent rendre des services que le premier ne peut pas fournir ; ils peuvent même être complémentaires.
Par contre, dès lors qu’on doit ‘soutenir’ par une démarche militante une entreprise, c’est qu’en l’état elle est déjà morte puisqu’elle n’est pas viable. On ne soutient pas un modèle-zombi (encore moins à l’heure du texte numérique) ; on va naturellement, sans qu’on nous y pousse, on paye même pour !, vers les lieux qui proposent un service correspondant aux besoins du moment. Les bibliothèques, par exemple, les centres culturels… Entrepreneurs et consommateurs savent ça ; mais le lecteur moyen de Livres Hebdo, qui prend la pose en jouant à l’aristocrate éclairé qu’un Bourdieu aurait méprisé ou au bobo geignard dont un Veblen aurait bien ri…

B.O.B.

Celine Dion – Les derniers seront les premiers

Photo d’entête : « Bécherel » par Jean Christophe Blanquart

Notes

  1. Un dégueulis qui dégouline
  2. Et aujourd’hui je défends le papier contre le numérique totalement fliquée par Amazon…