Fantôme de Jo Nesbø (+ le thriller comme drogue)

J’avais pas mal de bricolage à faire et envie de faire une pause dans les conférences que j’écoutais ; il me fallait quelque chose pour me tenir l’esprit occupé et j’ai fait le tour de ma sonothèque pour trouver un roman. Certes, je trouve le thriller d’une immoralité et d’une laideur morale profondes, mais je me suis laissé aller à écouter ce Fantôme (Gjenferd en norvégien) de Jo Nesbø, dont je ne savais rien, même si je me doutais bien qu’il correspondait au genre.

Non seulement, il correspondait à ce type de farine animale pour cochons sous antibiotiques qui savent encore lire, mais il en consignait même toute une collection de clichés : le vieil ex-policier patibulaire à l’âme brûlée par la vie et le corps scarifié de tous les sacrifices qu’il a accepté de prendre sur lui pour sauver les péchés des humains et rétablir la justice1, qui revient à Oslo pour sa énième dernière enquête en solitaire2, le ton sombre et la formule lapidaire savamment respectés, qui trouve sur son chemin des marginaux lui filant des tuyaux pour faire avancer l’enquête, les courses poursuites dont il se tire blessé et épuisé, les policiers véreux, l’ex-femme qu’il finit par sauter, une ou deux bombasses pour l’éventuelle adaptation audiovisuelle et les besoins des téléspectateurs en gros nichons, des rebondissements tous les chapitres pour tenir le dépressif en haleine et lui faire oublier sa vie de merde, les bas-fonds de la ville pour déniaiser le lecteur tranquillement posé son cul dans son lit chaud et sa bouillotte sur les pieds (ou sa crème solaire bien passée sur sa peau de lézard estival), bref, une caricature lassante.

J’ai donc eu beaucoup de mal à aller jusqu’au bout de cette longue indigence et ces histoires de drogue. Pendant que j’écoutais mon esprit divaguait et, devisant, je me dis que le roman lui-même — du moins ce genre-là, qui n’est pas de la sociologie ou de la philosophie mis en histoire — est une drogue, un opium du semi-imbécile3, cette petite fioline infraculturelle que sont ces textes destinés à faire s’évader une petite bourgeoise indolente ou un ex-prolétariat coincé dans les transports en commun, et qu’après tout sont bien laids ces gens qui lisent des histoires de corruptions pour se prouver qu’ils peuvent avoir le courage de lire que cela existe sans avoir pour autant le courage de le dénoncer dans le vrai monde, laissant à une créature fictive le soin de venger leur sentiment de petitesse en rétablissant la justice dans cette histoire inventée de toute pièce. Qu’ils sont bien lâches ces gens qui veulent vivre par procuration et qui n’iront pas lire des documentaires sur la réalité dans laquelle ils ne sont que des petites ombres, travaux qui les obligeraient à se révolter (mais que faire contre la trouille ?) ou à prendre conscience de cette trouille crasse qui souille toute leur quasi-existence de vaincus.

Alors pendant que nulle part le Harry ‘Trou’ de Jo Nesbø démantèle un gang de dealers, Colin Powell tend une petite fiole à l’ONU qui fera des vrais millions de morts (« oh, des Bougnoules… et puis les Droits de l’Homme qu’ils disaient, les frappes étaient chirurgicales, je n’y suis pour rien, j’ai même veauté pour les menteurs d’en face, j’ai sanctionné ! ») ; Harry Trou chope un chimiste boiteux et malheureux qui voulait devenir riche pour séduire au moins une femme, le lecteur ferme les yeux sur les agissements de Big Pharma (il en est sûrement client, le con) ; Harry Trou découvre des policiers véreux, le petit trou du cul qui lit ses aventures ferme les yeux sur les attentats sous faux drapeau, les manipulations occultes des sociétés secrètes, les réseaux pédophiles des hautes sphères4, il veut croire que tout ceci est faux et que ce n’est que du com-plo-tisme (c’est le Ministère de la Vérité qui l’a dit !), c’est tellement plus facile ; et puis Harry Trou il va découvrir la vérité, petit trouduc se rattache à ça, il va avoir sa petite dose de justice finale et de tragédie grecque ! Petit trouduc croit l’État, il croit les vérités officielles (prudence !), petit trou d’absence s’achète une alarme pour se protéger, petit rien du trou vit sur Internet parce qu’il a trop peur dehors, petit trou de souris est content quand l’histoire est terminée, il s’est bien diverti.

J’ai hâte qu’on tire au sort laquelle de ces lectrices qui aiment tant les meurtres qu’elles les aiment même fictifs, le sang des autres, les bas-fonds qu’elles ne fréquentent pas, deviendra la vraie victime du prochain chapelet de clichés nesbøsien. Il est temps que leur lecteur, ce petit trou de rien, ait lui aussi la chance de devenir un petit bout de divertissement bourgeois pour d’autres salauds désœuvrés de son espèce… N’en a-t-il pas marre d’être le plus authentique fantôme de tout ce triste monde de marchandises où tout est faux sauf la lâcheté ?

Apostillons

Et puis je pensais à roman que j’avais lu il y a longtemps, de Marguerite Duras, Le ravissement de Lol V. Stein, dont je ne me souviens de pas grand-chose : que Au*. le lisait parce qu’elle aimait cet écrivain et que moi j’aimais qu’elle aimât les livres quand bien même ce fût de la littérature et quand bien même ce fût Duras la parisienne un peu foutraque, que j’avais aussi aimé mais sans trop savoir pourquoi, comme on aime un poème ou une musique dont on ne sait plus chanter un seul morceau d’air. Je me souvenais de ce personnage : Lol. Là sans l’être. Ravie de la crèche. Substituée peut-être, un jour. Fantomatique elle aussi dans le livre tout comme dans mon souvenir. « Au collège dit [Tatiana], elle n’était pas la seule à le penser il manquait déjà quelque chose à Lol pour être – elle dit : là. »5 Il y avait aussi ce passage :

Que ce serait-il passé ? Lol ne va pas plus loin dans l’inconnu sur lequel ouvre cet instant. Elle ne dispose d’aucun souvenir imaginaire, elle n’a aucune idée sur cet inconnu. Mais ce qu’elle croit, c’est qu’elle devait faire, que ç’aurait été pour toujours, pour sa tête et pour son corps, leur plus grande et leur plus grande joie confondues jusque dans leur définition devenue unique, mais innommable faute d’un mot. […] Si Lol est si silencieuse dans la vie c’est qu’elle a cru, l’espace d’un éclair, que ce mot pouvait exister. Faute de son existence, elle se tait. Ç’aurait été un mot-absence, un mot-trou, creusé en son centre d’un trou, de ce trou où tous les autres mots auraient été enterrés. On n’aurait pas pu le dire mais on aurait pu le faire résonner. Immense, sans fin, un gong vide, il aurait retenu ceux qui voulaient partir, il les aurait convaincus de l’impossible, il les aurait assourdis à tout autre vocable que lui-même, en une fois il les aurait nommés, eux, l’avenir et l’instant. Manquant, ce mot, il gâche tous les autres, les contamine […]. Au décrochez-moi de quelles aventures parallèles à celle de Lol V. Stein étouffées dans l’œuf, piétinées et des massacres, oh ! qu’il y en a, que d’inachèvements sanglants le long des horizons, amoncelés, et parmi eux, ce mot, qui n’existe pas, pourtant est là : il vous attend au tournant du langage, il vous défie, il n’a jamais servi, de le soulever, de le faire surgir hors de son royaume, [bon c’est un peu chiant, coupons…], l’éternité du bal dans le cinéma de Lol V. Stein.

Id., p. 48-49.

Passage complété par cette idée que le mot-trou c’était ‘Lol’ lui-même, avec ce ‘o’ central, et dans mon trou à moi, de mémoire, je ne sais plus si c’est dans le livre lui-même ou dans un commentaire que j’avais dû lire alors, que le monde s’écoulait par ce ‘o’ comme dans le siphon d’un évier, et je m’amusais de voir ce nom – c’était bien avant qu’on utilise ‘lol’ sur Internet, juste au moment où la cybernétique commençait à imaginer ce qui deviendrait un jour Internet – un grand visage hurlant qui criait et ne pouvait s’empêcher d’inspirer le monde tout en hurlant, ce qui était poétiquement impossible, et bref que tout était aspiré dans l’affaire pour ne laisser plus que Dieu avec son universelle absence comblée de sa présence.

A présent, je me dis que peut-être, ce ‘o’ de ‘Lol’ ce n’est pas un visage, c’est plus bas et ça rentre dans le lecteur, quitte à ce que ça lui fasse mal. Même que ‘Lol’ peut-être qu’elle se soignait de ne pas être en lisant des thrillers et en se faisant sauter de temps en temps pour se donner quelques gages de sa désirabilité même déclinante. Peut-être le thriller c’est une drogue, mais pas de la fioline sinon du Poppers qui permet à l’individu de tout accepter de sa condition. Peut-être que le thriller, en laissant le lecteur entrevoir des vies plus malheureuses que la sienne, aide le gouffre à se supporter. Que ferait-on si les éléments de décor tombaient en dépression, se suicidaient et disparaissaient d’eux-mêmes de sorte qu’il ne reste plus personne pour nous servir, à nous qui ne sommes pas Dieu capables de jouir de notre seul présence ? Qui sait si le thriller, avec le football, n’est pas un peu de cet opium du peuple qui nous permet d’avoir des acteurs qui ont encore envie de jouer leur rôle de « garçons de café &lraquo; ?

Ma peinture s’attachant encore bien trop au bois duquel je dois la séparer, je passerai à des podcasts ou des conférences, comme d’habitude, c’était assez d’un passage dans ces marais puants là où peut-être il est bon que d’autres s’enlisent…

B.O.B. : “Fitter, happier” de Radiohead

Photo d’entête : “Ghosting ghost” par Mahoou

Notes

  1. Un minable ersatz de Jésus pour des minables ersatz républicains sans religion ni autres croyances que leurs dettes à rembourser et leur télévision à regarder, entre deux loisirs navrants et quelques baises rares et ratées…
  2. Tu sais, le film pourri joué 25 fois par Clint Eastwood et tourné 250 fois par Hollywood !
  3. L’imbécile complet est hanounisé et ne lis même plus ; pas même de la merde.
  4. Genre affaire du réseau pédophile d’Etat dite “Dutroux” (et ses trente morts suspects) qui fait qu’on sait depuis que la Belgique n’est qu’un vaste mensonge divisé en deux communautés et où trône la capitale de la techno-dictature continentale dont en 2019 seuls moins de 2% étaient prêts à sortir, en France. Tristes esclaves de plus en plus pauvres…
  5. Marguerite Duras, Le ravissement de Lol V. Stein, Paris, Gallimard, coll. Folio, 1964, p. 12.
(PdB) Écrit par :