Fin (de) parti(e)

Sainte L. se débrouillait pour être partout et nulle part en même temps. Elle voulait porter le monde sur ses épaules sans demander d’aide à personne (et surtout pas à moi qui lui avais tendu la main) ; avoir quatre vies en une seule. Elle se démenait dans une frénésie altruiste où elle voulait être à tout le monde en ne satisfaisant totalement personne. Elle me laissait assoiffé, qui venais de la voir huit heures seulement en cinq mois : on ne pouvait pas appeler ça une relation, sinon un bon souvenir potentiellement réactualisable. De plus, elle ne m’avait pas donné de place claire dans sa vie – bien qu’elle jura par tous les dieux que j’en avais une particulière – et je ne savais pas trop pourquoi l’attendre, quand elle aurait quelques chantiers en moins à gérer.

Si c’était comme maîtresse, elle était surqualifiée pour le poste. Et puis les maîtresses, on ne les prend pas trop intelligentes ou attachantes ; il existe tant de femmes divorcées1 que je n’avais pas besoin d’elle pour ça. En plus, ce genre de mommy sitting avec bénéfices se renouvelle tous les six mois, le temps que la blonde vous exaspère et qu’une brune la remplace avec un peu de diversité (ou l’inverse), pourquoi s’embêter avec une seule femme, si ce n’est pour être avec elle exclusivement ? Bref, je n’avais pas couru après cette femme pour qu’on s’occupe de ces façons-là. On peut même dire que je commençais sérieusement à l’aimer.

Elle, sans doute qu’elle s’emplissait de mille choses pour ne plus apparaître, pour se fuir, pour oublier beaucoup de choses, je ne sais pas sous quoi et pourquoi, en plus ce genre de phrases et d’analyses bidon se trouve normalement dans les romans et livres feel good qu’elle ne lisait pas, elle2. En plus c’était elle la psychologue folle et pas à moi de m’essayer à la construction d’une narration probable mais plus sûrement fausse, de sa vie intérieure.

Elle n’avait peut-être tout simplement pas grand-chose à faire de moi. Pendant son silence, quand je ne la voyais pas alors que nous vivions à moins de deux kilomètres l’un de l’autre3, elle fit l’impossible pour une brebis égarée de passage, en même temps qu’elle négligeait l’essentiel me concernant. Je pris alors l’habit de la bergère qui râle au retour du sauveur, celui du frère du fils prodigue, le méchant de la parabole, celui qu’on oublie tout le temps, et qui, en l’occurrence ne râlait pas sur un privilège accordé à un autre, mais de voir l’effort fait pour l’autre – qui ne le mérite pas – quand le strict minimum n’était pas même fait pour moi, qui aurais dû être invité à partager un peu de sa vie. La voir se rajouter des éléments impossibles à caser dans son emploi du temps, a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase vide.

Certes, je serais celui qui a tapé sur la table et tout renversé, mais il ne faut pas regarder la goutte dérisoire sinon le vase qui allait déborder d’absence. Comme j’étais la 65ème case de son échiquier, je suis donc allé chercher d’autres échecs ailleurs…

B. O. B.

Stephan Eicher, « Louanges »

Photo d’entête : “chess” par Ruocaled

Notes

  1. Celles qui lisent de la littérature feel good et hantent les rayons bien-être de la FNAC de leur quartier ou ville, qu’on peut tringler une fin de semaine sur deux quand elles n’ont pas leurs enfants et qu’il suffit d’emmener de temps en temps en voyage pour qu’elles oublient leur vie, s’imaginant qu’elles ont encore vingt ans et ne sont pas coincées dans leur existence
  2. Hormis Les quatre accords Toltèques… incompréhensible.
  3. Nous aurions donc pu nous voir malgré le confinement.