Hommage posthume

J’ai donc appris, hier, entre deux verres qui se choquent, que vous étiez morte.

J’ai appris par la même occasion votre vrai prénom, Corinne, je vous croyais Sara(h) d’avoir cru entendre une de vos collègues vous appeler ainsi. Vous aviez passé la quarantaine, c’est peu pour en avoir terminé avec la vie. Je vous en donnais 25 tout au plus, et je me disais que c’était peu pour appuyer encore un rien plus fortement mes regards sur vos deux belles billes bleues au milieu de votre peau blanche et de vos cheveux blonds. Je vous savais mariée et mère, mais vous étiez si belle qu’un brin d’arrogance m’aurait bien poussé à essayer de faire du ménage dans votre vie pour prendre des places où je n’avais jamais été attendu. Tout aurait été placé sur l’autel de l’improbable, c’est ça qui aurait été beau. Je venais chercher un visa pour le Chili et je serais revenu avec un passeport pour la joie. Vous passiez votre première après-midi, seule, à la mairie de ce petit village endormi où vivre serait une disgrâce permanente infligée par l’existence. Vous lisiez la presse féminine, posée sur votre bureau pendant que je vous parlais, il y a trois ans. Vous deviez regarder la télévision, avoir une petite vie rangée que je n’aurais pas réussi à mettre dans un joyeux foutoir, tout ça entouré dans le magnifique mouroir qu’est Colmar – notre amour eût été un fiasco, six mois après la haie taillée de votre vie.

Mais enfin. J’étais allé voter un jour d’élections européennes, au hasard d’une présence dans le village, moi qui ne vote jamais et je ne m’attendais pas à vous voir. Vous non plus. Nos regards se sont croisés au-dessus de l’urne et vous avez bien vu que je votais pour vous quand bien même votre programme n’était pas été très clair. Vous avez rougi. Vous avez rougi et ce fut comme l’éclosion d’une fleur sur votre visage, un printemps qui m’était adressé, je cueillais cet aveu comme j’aurais embrassé une saison entière. Je n’ai pas osé venir à la fin de cette danse électorale pour vous inviter :

« et alors, cette attirance, qu’est-ce qu’on en fait ? »

Sans doute vous aurais-je appris le goût de l’adultère, c’eût été ce qu’il y avait de mieux et de pire pour nous. Sans doute ai-je bien fait, de garder cet hommage tu, et ne le révéler qu’une fois votre décès. J’aurais bien attendu deux ou trois décennies pour le faire.

A la faveur d’un passage dans la maison de mon adolescence et qui est restée celle des parents, j’ai aidé à rentrer les tables de jardin, les tuyaux qui n’arroseront plus le potager au repos pour la saison des neiges et du froid, toujours le même froid qui revient hanter l’Alsace six mois par an. C’est l’hiver qu’on attend de pied ferme, votre départ, personne ne l’avait prévu. Un cancer du sein laisse donc deux enfants et un mari, seuls, et je n’essayerai rien pour prendre des places où je n’ai rien à faire.

Vous avez rougi ce jour-là. Vous m’avez fait ce cadeau. Je ne retiendrai que ce visage-là, l’émoi tempêtant sur votre teint si blême. Vous m’avez fait cette offrande involontaire, pure, vous étiez très belle dans cette décomposition manifeste de votre retenue, dans ce fatras interdit trahi par vos vaisseaux sanguins. J’irai voter encore des milliers de fois contre mes convictions abstentionnistes, si je pouvais vous recroiser à chaque fois, je les foulerais au pied pour vous revoir, ne serait-ce qu’en votant blanc, je vous écrirais des petits éloges sur mon bulletin de vote, qu’un collègue aurait la délicatesse de ne pas lire à voix haute mais de vous glisser discrètement. Je n’ai pas eu l’occasion de vous rendre votre cadeau. Vous étiez belle, Corinne, Sarah, qu’importe votre prénom. Vous étiez. Et nous, nous aurons la chance de revoir le printemps.

Laissez-moi que je vous vole un vote, que j’épingle à jamais à mes souvenirs ce petit éclat que vous m’aviez donné, reposez dans l’urne funéraire et vivez un peu en moi où vous êtes la rose que vous fûtes alors.

Photo d’entête : “Le Jour ni l’Heure 6193 : Verteuil-sur-Charente, église Saint-Médard, Mise au tombeau, c. 1533-1554, attr. à l’atelier d’André Pilon, père de Germain, lundi 6 août 2012, 17:13:09” par Renaud Camus