La moustache (2005) d’Emmanuel Carrère

D’après son propre roman.

Que dire d’un film qu’on attendait de voir depuis si longtemps, séduit par l’idée de départ (un homme qui se coupe la moustache qu’il portait depuis des lustres, sans que personne ne s’aperçoive du changement), et qui vous a déçu sans que vous ne cessiez de l’apprécier… L’idée si simple et si riche de potentialités à la fois, laissait entrevoir la possibilité d’installer le fantastique au détour d’un geste quotidien, sans le decorum érudit d’un Borges (à la Gogol ?) mais dans le double-fond d’un monde où se tapie le surréalisme ou la folie ou le fantastique ou tout ces éléments conjugués dans l’antichambre secrète de la déraison. Et puis au moment même où la raison devrait faire valoir ses droits, l’individu hurler pour qu’on reconnaisse sa mémoire, se débattre aux carrefours de l’incompréhension, vingt minutes d’errance (autant pour le personnage que pour l’attention), sorte de ventre mou d’un scénario qui n’ose pas avancer sur le terrain qu’il a tracé devant lui, plombent malheureusement l’œuvre.

Pourtant avant la fuite impuissante de notre protagoniste malheureux, l’intrigue était bien menée : si certains passages laissaient penser qu’il est fou, d’autres nous assurent que c’est le monde qui vacille et nous autres (car les spectateurs sont ses complices dans la connaissance de la vérité) qui sommes le relais silencieux du sens. Sa femme annule un repas chez ses parents puis s’étonne qu’il ait oublié le fait que son père est mort et que le repas était prévu chez sa mère seule. Les poils de moustache attestent de celle-ci, l’affreuse veste verte et la carte postale dedans sont les témoins des évènements passés qui subsistent, en intrus, dans cette « nouvelle » réalité qui vient de prendre la place d’une autre, enfouie… A d’autres moments encore, quand les numéros de téléphone n’aboutissent plus, nous sommes conduits à penser que c’est le monde autour d’un personnage très sain d’esprit qui se dérobe et sombre dans l’illogique et l’instabilité. Et puis tout se délite, le rythme se casse, la fuite laisse la place à la résignation… sans doute cela passait en roman, sans doute l’écrit sais remplir le moindre acte banal de sa poésie, mais en film…

De plus, la musique de Philip Glass (qui n’était pas pour rien dans mon envie de voir le film) reste toujours mal utilisée, déclenchée sans subtilité, comme un mauvais maquillage qui ne souligne pas le beauté de la femme sur laquelle il s’étale mais se met en avant lui-même, de manière artificielle, grossièrement. Ainsi les douces répétitions glassiennes (glassiques ?) posent un fard sans lustre sur un film qui en avait bien besoin, sans jamais se fondre au tout.
Attention, je raconte la fin (surligner le contenu pour l’afficher) :
Au bout de sa retraite muette et résolue, les réalités parallèles se rejoignent sans prévenir et sans logique : il lui suffit de se raser un matin face à son miroir pour passer de nouveau de l’autre côté de celui-ci. Le monde est rétabli comme il était parti et le protagoniste principal du film accepte ce bouleversement sans révolte, normalement, passivement, comme si le temps avait été avec lui et qu’un juge divin l’ait rétabli dans sa vie initiale. Le scénariste a-t-il voulu, en nous montrant des images qui n’appartiennent pas au réel nous plonger de force au sein d’un cerveau malade ? N’y a-t-il pas, comme dans Lost Highway de David Linch (que j’avais vu trois fois de suite pour essayer de le comprendre), une absence de sens ? Va savoir.

Photo d’entête : extrait de “New ‘do” par Joe Goldberg.

B.O.B.

Philippe Prohom – « le miroir et moi »