Le soleil des Scorta [2004] de Laurent Gaudé

Je ne sais pas pourquoi j’ai terminé cette histoire de fratrie italienne qui essaye de se sortir de sa Sicile profonde en passant par Nouvelle York, je sais juste que lorsque je lisais les affres fictives de cette famille sortie de la tête d’un écrivain et qui n’avait même pas l’air d’être paradigmatique, il n’était même pas envisageable que j’arrête ma lecture, alors que je n’ai plus aucun scrupule à jeter un roman sans intérêt maintenant que je mûris et en ai lu bien d’autres. Je me souviens même qu’en terminant le livre je me disai que je l’avais aimé, mais sans en avoir retenu quoi que ce soit, aucune information historique, aucune maxime qui aurait guidé ma vie, aucune idée particulière. Cette histoire, menée par une petite fille forte et décidée, les querelles villageoises, une église qui tient le tout (comme toujours), auront été comme un nuage de parfum vite estompé. Acheté dans la plus sympathique librairie de Charleroi, Molière, en compagnie d’une femme désirée, connue sur un coup de hasard et de tête, qui m’avait fait découvrir cet endroit après un jeu de piste amusant, le jour de mon anniversaire et sans qu’elle ne sût rien de la portée de la date1, lu plus tard après la femme quittée qui avait eu le plaisir d’y passer en premier, chargé encore de sa lecture et ravi de pouvoir en discuter avec elle2, ce livre et cette femme seront liés, leur union dans mes souvenirs scellée en Belgique, plaisirs volatiles, forts et éphémères.

Notre relation était totalement impossible, je me sentais heureux avec elle mais empli de solitude à ses côtés, et elle sentait bien que nos mains ne pourraient rester jointes bien longtemps, ni en Wallonie ni ailleurs. Nous ne nous comprenions pas jusqu’au bout. Cette femme a gardé un souvenir sans ternissures de mon passage dans sa vie, et m’en reparle de temps en temps alors qu’elle prépare son mariage, pouponne son enfant et que nous voulons éviter qu’un adultère ne vienne gâcher notre histoire aussi digne de nostalgie qu’impossible. Quant au livre de Gaudé, je n’ai plus aucune envie de le rouvrir. Elle, si. Mais il ne le faut pas. Pourquoi rajouter à cette histoire un nouveau chapitre gênant qui lui pèserait, alors que le désir et le goût d’inachevé d’escapades qui nous ont poussés jusqu’à Marseille, nous brûlent encore et nous rappellent en toute innocence aux douces joies des douleurs adolescentes, lorsque, bien avant d’être adultes, tout cela fait mal et nous rend vivants.

Cela dit, contrairement à Gaudé, je ne ferai pas un livre de cette histoire somme toute banale, une petite bulle suffira.

B.O.B. : « J’ai tout aimé de toi » de Carmen Maria Vega

Alors que je rédigeai cette petite chose en écoutant Carmen Maria Vega, Youtube m’a conduit à cette magnifique chanson que je trouve parfaite pour évoquer cette relation passée. (Si j’étais une gonzesse, je m’enthousiasmerais sur la valeur de cette synchronicité ou m’enorgueillirais que les Anges, sinon Dieu Lui-même, n’aient mieux à faire qu’à m’envoyer des signes, mais je ne suis qu’un possesseur de pénis qui sais que le hasard existe et que personne ne se penche sur sa vie dérisoire, surtout pas pour des choses aussi futiles.) Cette chanteuse approximativement belle qui devient admirable lorsqu’elle chante, forte et plus couillue que moi et mon père réunis, et féminine en même temps, émouvante à vouloir l’embrasser tout en faisant un concours de pets rigolos, cette synthèse géniale des contradictions, qui de mieux qu’elle pour chanter ici-même ?

Je n’ai pas tout aimé de toi, M.*, mais que ton souvenir est bon ! Enivrons-nous et chantons, cette planète a porté toutes nos joies et Dieu peut-être les conserve en son souvenir.

(Un soupir chargé d’alcool et de tendresse.)

Photo d’entête : “DSC_0207_2” par loutrivoile

Notes

  1. Plus bel anniversaire de ma vie, qui me fut fêté par une personne qui ignorait le cadeau qu’elle me faisait, mais qui pleura lorsque je lui révélai le lendemain à la première minute, dans le lit encore chaud de nos ébats, ce qu’elle avait réalisé sans le savoir, et qui ne comprit pas que son ignorance rendait ses attentions encore plus belles qu’elles n’étaient guidées que par l’envie de me faire plaisir et nulle convention sociale due à la date… Pourquoi faut-il que des filles pleurent quand on leur rend grâce ? Je l’eus peut-être envisagée plus sérieusement, si elle avait compris. Mais elle ne comprenait pas…
  2. C’est dommage ses autres choix d’achat étaient totalement décevants, faute de quoi je l’aurais peut-être même embrassée, ce jour-là, en pleine librairie… Le Eric Vuillard que j’achetai alors, Conquistadors, était lui aussi assez décevant et, contrairement au Gaudé, je ne l’ai jamais terminé alors que le sujet m’intéressait.
(PdB) Écrit par :