Ne vivre que sur les réseaux sociaux

Alors voilà. On est ensemble dans le même avion vers Santiago du Chili, à quelques rangées l’un de l’autre, et je l’ai reconnue. Certes, il m’a fallu quelques heures pour me souvenir d’où je l’avais vue et sans jamais réussir à remettre un prénom exact sur son visage, sinon que, phonétiquement au moins, c’était un prénom francophone.

Nous avons passé une soirée ensemble, il y a deux ans et elle était l’amie d’une connaissance qui m’avait invité à cet endroit. Si je me souviens bien c’était son anniversaire alors, à la méconnue de l’avion ; ou quelque chose comme ça. Toujours est-il que ce soir-là j’avais fait partie de ce groupe et que, d’ailleurs, c’est elle qui avait le plus de joint commitment avec moi, comme dirait Margaret Gilbert, plus que celle qui m’avait invité.1 Nous étions devenus “amis” sur Facebook et je suivais de temps en temps, d’un œil distrait, ses aventures, lorsqu’elles me parvenaient. Avant que l’un ou l’autre (moi peut-être, mais je ne m’en souviens plus) ne rompe ce lien faible devenu toujours plus inutile que nous n’avons pas le même âge, que nous ne sommes pas intéressés l’un par l’autre et qu’une seule soirée d’expérience commune c’est tout de même ridicule pour qu’on se suive après tant de temps, qu’on devienne copain, qu’elle me contacte si une fois elle passe par l’Europe, bref, la vie est pleine de surprise, mais là c’était improbable et cette femme n’était pas de ces semi-passantes qu’on croise et qu’on regrette de n’avoir pas connu plus avec un brin de nostalgie pour ces futurs virtuels qui n’adviendront jamais.

A cet endroit, nous nous retrouvons l’un à côté de l’autre au moment de récupérer nos valises. Du coup, je lui parle. En effet, elle aussi se souvenait de m’avoir vu quelque part mais sans être capable de me replacer. Je lui explique et lui raconte même une péripétie que j’avais suivie sur le réseau social, alors qu’elle venait de se faire violemment voler son vélo et qu’elle affichait sa colère, la figure tuméfiée, à ses amis, en s’inquiétant de l’état d’insécurité du pays. Je lui glisse au passage qu’il me semble que nous ne sommes plus amis sur Facebook.

Qu’attends-je de cette discussion ? Par grand chose. Le plaisir de passer cinq minutes avec une personne croisée2 et de prendre quelques nouvelles. Éventuellement, en étant utopiste, de s’échanger les numéros et de se revoir avec les amies qui nous avaient fait nous croiser et, de fil en aiguille, qui sait, rencontrer du monde et élargir son réseau social physique.

Alors voilà qu’elle me rajoute de nouveau en ami sur le réseau social, comme si c’était grave que nous n’y soyons plus liés. Et puis, une fois réalisé ce pas virtuel vers moi, elle s’occupe de discuter avec des gens plus proches d’elle – mais distants – sur son téléphone alors que nous avons encore quelques minutes à passer l’un à côté de l’autre en attendant de montrer nos passeports et que la police des frontières nous laisse sortir vers la grande ville. Comme si avoir rétabli un lien stupide que j’ai probablement rompu moi-même était un gage suffisant d’une relation ! Qu’est-ce qui se passe dans la tête de ces gens qui croient qu’on vit uniquement sur les réseaux sociaux ? Ou était-ce pour me remettre dans la boite, m’y enfermer et se débarrasser de moi alors ?, comme si j’avais été un génie sorti de nulle part et voué à retourner au plus vite ?

B.O.B.

Florent Pagny – Châtelet Les Halles

Notes

  1. Je ne sais plus de qui je parle ici…
  2. Cela fait plaisir de retrouver un visage connu à son arrivée, à 10 000 km de son chez soi de référence, même si celui-ci n’est pas clairement défini – infime preuve qu’on n’est plus étranger en cet endroit et que la redécouverte des lieux sera différentes des premiers pas.