Paulina Gaost1t – Fosses2 notes

(Vous comprendrez pourquoi il a fallu inverser pour une fois l’ordre du nom de l’auteur et du livre…)

« Note bien que tout est faux ».

C’est l’unique phrase que contient Fosses2 notes, le roman (mais peut-on d’ailleurs appeler ceci un roman ?) écrit par l’auteure franco-polonaise Paulina Gaost1t, et ce bien que le livre fasse pourtant des milliers de mots.

Avant d’entrer dans le texte, le lecteur est déjà dérouté par la présence de deux notes de bas de page sur la couverture, l’une dans le nom-même de l’auteure, qui signale que, s’il est possible de dire {Gaostint}, elle préfère la prononciation {Gaostɛ̃st} que lui ont donné les professeurs français et à laquelle elle a fini par s’habituer au point de faire sienne cette version sans se demander outre mesure si c’est preuve d’intégration ou d’acculturation. La deuxième, dans le titre, de manière assez étrange d’ailleurs puisque la note 2 qui signale quant à elle qu’il faut bien prononcer le ‘2’ de l’appel de note dans le titre, celui-ci étant bien Fosses de notes et non pas Fosses notes comme on pourrait le croire et qui serait orthographiquement faux. Mais l’auteure ne précise pas pourquoi elle n’a pas simplement mis Fosses de notes directement.

Une fois franchi ce péritexte (mais est-ce déjà un morceau du texte, d’ailleurs ?) qui indique très bien la teneur de ce qui va suivre), nos yeux échouent sur le texte lui-même et cette fameuse phrase unique1 qui sert elle aussi de support à trois notes de natures différentes. De cette façon :

« Note1 bien que toutI est faux ».a.

La première note, en chiffre arabe, mène vers une note de haut de page où un narrateur inconnu explique au lecteur que la personne qui vient de terminer le récit d’un épisode particulièrement atroce de la guerre en Bosnie-Herzégovine, n’est autre que le fils d’un des musiciens enterrés dans cette fosse commune. Cette note est elle-même criblée de trois notes, nommées 1.1, 1.2 et 1.3, de haut de page elles-aussi : la première éclaire un peu plus sur les raisons ayant poussé ce survivant à raconter cette histoire ; la seconde donne des précisions sur la guerre en ex-Yougoslavie ; la troisième s’interroge les rapports qu’auraient pu entretenir l’auteure du roman et le narrateur.

Ce procédé instaurant des notes dans les notes elles-mêmes continue encore jusqu’à 5 niveaux de notes de haut de page.

La deuxième note de ce qu’on devra appeler le premier niveau, numéroté en chiffre romain, se trouve en fin de texte. C’est en fait une fausse note, si l’on veut, puisqu’elle revient au passé sur ce « tout » qui ne nous a pas encore été raconté. Ainsi l’histoire se poursuit (ou mieux : débute) d’une note à l’autre, la note I, menant à la note II, déposée au milieu de sa note-mère. Le lecteur comprend que la fin de la note I était inutile à la compréhension du texte (“texte” serait un terme plus approprié que “roman”, après tout !) et qu’il aurait tout aussi bien pu passer directement à la note II sans rien perdre de l’histoire. La note II par contre est, elle, amplifiée de deux notes, III et IV, qu’on trouvera l’une après l’autre en fin de la note II. Procédé là encore reconduit dans les notes III et IV. En prenant un peu de temps, on comprend rapidement que la lecture peut se poursuivre de deux façons : soit en suivant les ramifications de chaque note et en remontant au niveau supérieur à la fin de chaque embranchement, soit par niveau de note de fin de texte, celles de  niveau 2 (III et IV) puis celles de niveau 3 (V à X)[Commentateurs], eux aussi — comme les notes de haut de page — allant jusqu’à cinq.

La troisième note de premier niveau, numérotée a, classique note de bas de page, constitue un appareil critique tout ce qu’il y a de plus commun. La numérotation est recommencée à chaque page, chaque note de haut de page (en chiffres arabes) ou de fin de texte (en chiffres romains) pouvant être complétée par une note de bas de page. On trouve ainsi à l’emplacement 356, deux notes de bas de page, a et b, la première éclairant la note de haut de page 1.3.2.4.2. alors que la seconde apporte une précision sur la note IX. Dans la version française, l’appareil critique a été établi par Ilona Nigpatutas. Or, on a remarqué que les lettres qui constituent les noms de l’auteure et celles de l’appareilleuse critique, sont exactement les mêmes, ce qui laisserait penser que l’une et l’autre ne sont que la même et unique personne. Comment expliquer, dès lors, que Nigpatutas remette parfois en cause les dires du narrateur inconnu des notes de haut de page, ainsi que ceux de Gaostint dans les notes de fin de texte (si du moins on peut attribuer celles-ci  à l’auteur, considérant qu’elles sont le véritable corps du texte) ? L’hypothèse ne tient pas debout, à moins d’imaginer qu’un ou une troisième ou quatrième auteur-e ait voulu dire des choses entre les lignes en organisant cette polyphonie. Sommes-nous, face à cet objet étrange, en présence d’une version raffinée et baroque du paradoxe du menteur que José-Luis Borges affectionnait tant ?

— Et puisque Paulina Gaostint cite ouvertement ce dernier auteur, maitre dans l’art de la falsification, cela ne vous ôte pas tout doute, idiot de critique ?

Notes

[Commentateurs] Certains commentateurs<lesquels ?>a/b prétendent que le choix de la numérotation indique en elle-même l’ordre de lecture. Ceci n’est pourtant pas si simple<à approfondir>. [Réponse à la note commentateurs] C’est idiot ! Lorsque vous lisez un livre dont vous êtes le héros, vous ne suivez jamais l’ordre des numéros, faute de quoi la lecture n’aurait aucun sens ! [Réponse à la réponse de la note commentateurs] Pas du tout, puisque l’auteure aurait très bien pu indiquer par un moyen quelconque, en numérotant les notes de fin de texte comme celles de haut de pages (III.I, III.II, par exemple). Si elle ne l’a pas fait c’est qu’il y avait sans doute une raison. [Réponse à la réponse de la réponse de la note commentateurs] Êtes-vous si sûr(e ?) que rien ne soit sans raison ?

  • a Ce n’est donc que vous, ces commentateurs !
  • b Oui,… non, la question s’est posée ! Mais je n’ai juste pas de références écrites. Nous en avons discuté entre spécialistes et les avis étaient partagés : est-ce que, pour n’avoir pas de traces écrites de ces doutes, ceux-ci n’ont pas d’existence ?
  • c Je dois vous l’accorder, certes… mais enfin si tout le monde opère comme vous à quoi ouvre-t-on la porte ?

B.O.B.

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  1. Dont Gaostint a prétendu dans le numéro 156 de la revue TransTextualisations, qu’elle voulait rendre un double femmage au “Nihil est sine ratione” développé dans le Der Satz vom Grund de Martin Heidegger et au Footnote, A Curious History d’Anthony Grafton.