Pour Ophiliane

En fait, nous deux, ce serait comme un collier de perles précieuses. Des perles de toutes les tailles et toutes les couleurs, faites de joyeuse complicité et de confidences inédites, d’une vraie curiosité pour l’autre, de débats d’idées enthousiastes et enflammés, de bonnes bouteilles pour une douce ivresse, de chamailleries bon enfant, de créations gourmandes à quatre mains, d’escapades intrépides dans l’Hexagone et au bout du monde, de fièvres musicales, de fous rires partagés avec les copains, d’heures tendres et réconfortantes entre tes bras, de la conscience de la beauté des choses simples, de sérieux tout en légèreté. Et de toutes les jolies perles que tu voudras bien ajouter…

Je ne sais pas si c’est ici que je te trouverai. Mais pourquoi pas après tout ?

En fait, il faudrait par mon message te faire comprendre la nostalgie d’un potentiel avenir que j’ai ressenti à lire ton texte de présentation. Qui m’a touché par ces formules justes, et la poésie qui se dégage de ces petits pans de ta personnalité que tu y dévoiles.  

Toi et moi c’eût été de la musique explosive bien que douce et sans accrocs.

B.O.M

“Tortoise” – TNT (pour la deuxième fois, après l’étreinte scintillée)

Il y avait d’abord la contrebasse légèrement frottée qui emplissait l’espace du nous vibrant, celui-là même que tu avais commencé par invoquer. Un coup de xylophone. Il se diffusait rapidement dans nos vies, il était fait d’estime mutuelle, de compréhension et d’évidence. Encore trois coups comme au début de la pièce, et un deuxième xylophone lançait la mélodie, et toujours ce tourbillon en toile de fond qui nous emmenait : il y avait les amis autour de ce nous avec qui nous partagions des bouteilles, non pas pour commenter le monde mais pour le faire nous-mêmes ; tu jetais un livre au loin en rageant, et comme j’en avais lu aussi les 100 premières pages et qu’il avait terminé de la même façon, nous décidions que si l’auteur passait à la librairie Kleber nous irions lui dire le mal que nous avions pensé de son torchon (même si je préfère la lettre d’insulte publique à l’éditeur, qui est le vrai coupable) ; nous apprenions à danser et au bout d’un an et demi nous arrivions à nous faire plaisir sur la piste, je savais te guider sans trop d’hésitations et tu me comprenais, il y avait bien une fois où je t’avais laissée tomber, j’étais devenu tout rouge et confus, mais toi sans trop de mal aux fesses tu avais ris ; tu comprenais mes insomnies lorsque j’ai l’impression de ne pas avoir gagné ma journée, « va écrire, allez » et tu me chassais du lit où pourtant nous étions chaudement enlacés ; la Cathédrale de Strasbourg et la BNUS faisaient partie de la famille et tu acceptais que je te trompasse parfois avec une guitare ou un violoncelle ; il y avait les livres que nous aimions et que nous achetions cinq fois parce que « ce n’est pas possible que nos proches ne l’aient pas lu » ; je me souviens la balade où tu m’avais parlé d’une de tes passions et qui équilibrait cette autre fois où je te faisais une conférence improvisée sur ce que je venais de lire sur la musique persane et Rûmî, mes progrès en arabe (ou en allemand ?) pendant que nous cuisinions (oui, tu aurais réussi à me faire aimer la cuisine pour le plaisir de faire quelque chose d’utile tout en partageant des oignons en deux en même temps qu’un moment avec toi !) ; nous aimions nous séparer pour mieux nous retrouver après une soirée à soi ; et l’ivresse de la vie, ad lib.

Et puis la basse simple mais nécessaire entre dans cet univers, rehaussée par la trompette bouchée : tu viens me dire que tu désires réaliser le projet auquel tu avais pensé lors de notre dernière escapade, il a mûri en toi, nous vidons alors une cafetière à en dresser le plan de concret, et au final, une fois que nous avons établi la somme des joies et des obstacles qui nous attendent, je te dis « fonce : si tu t’enflammes je t’arrête, si tu t’arrêtes je te remets sur les rails, ne l’as-tu pas déjà fait pour moi ? » (bien sûr que si : nous sommes un couple et c’est parce que chacun de nous est le gardien des rêves de l’autre qu’il est beau) ; nous aimons voyager, c’est-à-dire nous installer dans un endroit pour y vivre un moment et tu comprends que bien qu’étant né à Strasbourg, il me faille d’abord avoir été un temps Américain, Anglais et Espagnol pour savoir quelle nationalité me convient le mieux ; l’horizon nous brûle les ailes et nous transmettons cet amour du monde à ces petites choses pleines de vie que nous avons pris plaisir à faire et que nous voyons pousser en les encadrant d’amour et de fermeté…

Mais le xylophone se fait plus lent. Pris dans la spirale de tous ces souvenirs virtuels qui s’enroulaient autour de nous, je n’ai pas entendu que les autres instruments s’étaient retirés lorsque j’oubliais le passé (à défaut du conditionnel) pour lui substituer un illusoire présent. Car parlons du futur : lundi je  remplis ma petite voiture des quelques affaires qui me suffisent pour vivre et je me réinstalle à Aix-en-Provence après une dizaine de mois à l’étranger. 29 ans d’hivers alsaciens m’ont suffi, je suis désormais un émigré climatique heureux. Je continuerai à dialoguer avec la Lune lors de mes balades nocturnes, je n’aurais pas eu le temps de te rencontrer pour savoir si tu eusses été ma Dulcinée à moi pauvre chevalier errant luttant contre le vent. Je pourrai encore manger à la va-vite en improvisant des chorégraphies sans que tu ne m’engueules ou que tu me rappelles que je suis un mauvais exemple pour les petits, je pleurerai au cinéma devant les films sans que tu ne sois là pour me donner un mouchoir (« Tu sais bien que tu pleures à chaque fois ! »), je te chercherai encore, tu ne m’auras pas appris la concision, j’espérerais te trouver dans un regard pétillant, dans un rire digne, dans un air intelligent, dans un parfum croisé et qui crie « fais demi-tour ! », dans les mains d’une musicienne, dans les mots bien menés que je lirai, bon pèlerin aux mains indignes qui n’auront pas tenu les tiennes. Il y a je il y a toi, il faudrait un miracle pour que nous existe. « Des confidences inédites », « un collier de perles précieuses », un soupir.

[Des messages qu’on envoie sans réponse. Des relations qu’on fantasme sur la base d’un joli texte qu’elle a écrit et qui donne envie de la connaître. Elles sont si rares en 2021, celles qui prennent la peine d’écrire correctement et de vous séduire autrement que par l’arrondi de leurs seins et le petit minois qu’elles vous vendront cher si elles ont su rester fraîches… (soupir bis.)]