Propos fragmenteux sur « la génération 68 », l’intellectualosité et les cons qui gobent tout

I – Mépris et méprise

A une nigaude qui s’extasiait devant je ne sais quel écrivaillon de la « génération 68 » je comptais écrire :

C’est bien, vous réussissez à faire encore plus laconique que l’incise inutile de votre prédécesseure.euse.rice. Sans doute qu’au lieu de prendre la pose et de vous croire bien loin des lecteur.rice.s de Frédéric Lenoir (que je ne connais pas, mais j’imagine à votre petit ton narquois que vous considérez que c’est du ‘bas de gamme’), vous feriez bien de rester à votre niveau de compétence, de souffrir patiemment la « logorrhée gerbante » de plus inculte que vous, ou de « fermer leur gueule » à des gens dont vous êtes un peu trop sûre de ne pas ressembler.
Il y a plus triste que l’ignorant qui se sait tel (ô joie de l’ignorance socratique et du grattage de couilles d’un Diogène, qui aurait pris moins de gants de que moi), c’est l’arrivisme intellectuel dont votre critique dégouline grassement. Mais à quoi êtes-vous arrivée ? Si vous n’êtes pas capable de voir les choses, les vraies, derrière les mots qui « scintillent », les raisons qui « s’enroulent », les belles descriptions des Ménines, les références à Borges (qui, d’un point de vue stylistique sont très réussies, quoique le style ait été volé sur le cadavre de Merleau-Ponty – un autre philosophe pour gogos) ou les innombrables références historiques dont vous n’avez sans doute pas (personne, peut-être) la connaissance suffisante pour savoir si Foucault n’en dit pas des grosses bêtises, lisez du divertissement bourgeois sans conséquences, continuez de fréquenter le rayon développement personnel de votre librairie la plus proche et lisez Proust si vous aimez lez grandes phrases pour quelques histoires de touche-pipi mondains et psychologie de café du commerce où le thé est à 10 € sans le sucre.

Ou si, revenant à un peu plus d’humilité vous voulez continuer sur ce chemin où vous marchez de toute évidence en y claudiquant, lisez l’ensemble des Dits et Ecrits du prestidigitateur français pour découvrir comment chaque Foucault ultérieur crache à la gueule des idiot.e.s qui sont tombé.e.s dans le panneau du Foucault de la décennie précédente, en leur révélant que n’était qu’une blague (« la cohérence et la précision ? Voyons, c’est vieux-jeu la cohérence », vive le flou foufou filou pour oiseaux oiseux qui osent tout comme les cons…). Lisez Thomas Kuhn pour voir si le phraseur français apporte quoi que ce soit à la pensée derrière ses figures de styles, son blabla littéraire et ses prises positions politiques de bourgeois qui s’ennuie très germanopratines. Terminez par Pourquoi des philosophes ? de Jean-François Revel et comprenez pourquoi il ne pouvait sortir que du chaos de cette génération de sophistes, qui a aujourd’hui fait son trou dans la société du spectacle dont elle n’est que le meilleur rejeton et pourquoi elle a conduit les gueuxgueux à devenir des armées dociles de zombies illettrés. Alors, on « ricanera moins au fond de la classe » à voir la professeur.e se ridiculiser quand elle patauge dans ses cabrioles semi-habiles …

Et puis je lui ai répondu quelque chose de plus sympathique qui l’avait touchée et qui m’en avait remercié. Ce à quoi je répondai alors :

Tant mieux ! Ça me fait plaisir que ça ait servi.
Ce jour-là, j’étais passablement agacé et étais parti dans une diatribe sévère que je n’ai pas publiée. Contre les gogos qui se font avoir par ces penseurs de la génération 68, vous au premier chef dans les quelques remarques liminaires de votre critique, mais aussi toute cette flopée d’annôneurs idiots qui pullule dans les facs de sciences humaines, et qui tous se croient tous aussi rebelles les uns que les autres quand ils ne font que suivre la mode (On écrit toujours au-delà de la personne à qui on répond, dans ce genre d’exercice). Mode qui passera et tout d’un coup, tout le monde verra que Foucault n’était que le Proust de la philosophie, beaucoup de longues ‘phrases’ pour ne pas dire grand-chose (voire rien et il le théorise-même, cf. la morale de papiers au début de l’archéo. du savoir), dans un style pompé à Merleau-Ponty et Blanchot (deux autres escrocs, entre nous). Foucault est un petit-bourgeois sophiste homosexuel qui voulait démontrer à son père qu’il n’était pas malade. Il en a fait des grandes fresques, mis quelques potos foufous pour qu’on ne voit pas trop le côté sur mesure de son combat et fait du rempaillage d’argument avec des exemples historiques à foison. L’aspect quantitatif sert à déboussoler tout le monde puisque personne n’est capable de mobiliser tant de connaissances pour le réfuter ; c’est d’ailleurs malin, dire un peu n’importe quoi sur un peu tout, Derrida et Serres l’ont bien compris : ça épate l’inculte et le savant vit la fraude à l’oeuvre mais n’a pas lui non plus la possibilité de répondre, par manque de temps. J’ai été dans les milieux dits de gauche dans ma folle jeunesse, pardon pour la petite part misogyne de ce message, mais si vous saviez comment c’est facile d’avoir l’air face à des minettes, en débitant des choses qui paraissent profondes, sûrement à moitié vraies, du Marx, du Rousseau, du Badiou (parce que c’est la mode), assaisonnée au sel et poivre des lubies du jour, et pourvu qu’elles comprennent qu’on est dans le camp du Bien…

Là où en j’en veux à ces intellectuels bourgeois, c’est d’avoir joué aux prolétaires, de s’être faits compagnons de route du PC, ou d’avoir voulu se rapprocher des prisonniers, etc. De la mauvaise conscience bourgeoise, de l’hypocrisie et de la manipulation, puisque de toute façon, Foucault, le prolo, quand il allait faire ses partouzes en Californie, il n’en avait rien à foutre, ni de rien de social. C’était juste pour faire chier l’infâme et méprisable Sartre, lui piquer sa place en jeunes cons qui ne respectent pas le vieux gâteux et jouer aux intellectuels français. Relisez aussi les textes des années 1970 et l’hypocrisie du bonhomme, qui détruit d’un côté l’université et le savoir au nom d’un structuralo-maoïsme-c’est-plus-compliqué-que-ça à la sauceà-mes-couilles démagogique à en faire exploser l’échelle de Vallaud-Belkacem, et de l’autre qui crie comme cochon qu’on égorge lorsque le (bio-)pouvoir enlève des prébendes et ferme des lieux de savoir …qu’on croyait inutiles. Et puis l’université, ce n’est pas une institution bourgeoise au service du Pouvoir, M. les libre penseurs ? Voir les stupidités racontées sur Sade, pour révéler plus tard, que c’est un petit sergent du sexe – et un débile aussi, non, grand génie, ça ne t’a pas sauté aux yeux ? Ad nauseam.

Et plein de gens soi-disant intelligents qui se pâment à lire toutes ces foutaises destructrices, du nihilisme cousu de fil d’or qui scintille et s’enroule, dans le double du langage qui regorge de sa propre absence de signification aux confins des sphères lumineuses de la folie, couillons recouillons et surcouillons en batterie !

Bref, je vous conseille Ils ont tué Pierre Overney de Morgan Sportès, sur le tourisme social des bourgeois-maos des années 1970 et Pourquoi des philosophes ? de Revel, qui m’a vacciné des bêtises des facs de sciences humaines et de la philo en particulier, notamment la nouvelle préface de 1971.

J’ai bien fait, du coup, de ne pas avoir répondu en m’agaçant, l’autre jour. Je serais passé pour un fou aigri, inquisiteur rétrograde dangereux, ‘haineux’ et ‘incitant à la haine’ comme dit la loi qui protège la norme LGBT contre les nouveaux fous (mais ce n’est pas pareil, hein ? Eux ce sont des ‘vrais’ fous dangereux !) et ça n’aurait pas servi ma cause aux yeux des lecteurs (donc efficacité du message : 0). Je m’en serais pris à la personne trop lâche qui écrit « j’ai …pour ne pas pleurer » sans qu’on comprenne exactement ce qu’elle veut dire ni à qui elle parle (ce genre d’incise m’énerve au plus haut point) et vous aurais piqué à l’orgueil par quelques formules méchantes , vous braquant au lieu de vous laisser réfléchir.

Leçon pour moi aussi, donc !

II – Atterré par la créativité utérine

Je suis très rétif sur les études de genre qui me paraissent un recyclage bâclé du bullshit en vigueur dans les campus américains fans de French Theory ou naguère Centre Universitaire Expérimental de Vincennes (aujourdhui dans le mainstream universitaire), j’en viens quand même à me dire que la littérature utérine et le lectorat dopé à la LSH ne valent rien ; j’ai d’ailleurs touché quelques mots de ma misogynie littéraire.

III – Intellectualisme et foutage de gueule

J’ai terminé il y a quelques jours Qu’est-ce que la philosophie ? de G. Deleuze et F. Guattari – je n’avais pas été jusqu’au bout la première fois, alors que le livre conversait tranquillement avec sa couche de poussière sur les étagères de ma bibliothèque, en attendant que je le termine après l’avoir repris de zéro1. Bonne intuition.
Je l’ai donc fait et si dès le chapitre 4 je commençais à trouver le livre douteux,  j’estime que dès le chapitre 7 on entre dans du grand n’importe quoi. Un joli condensé de bullshit qui saura sans doute impressionner les gogos, mais qui ne résiste pas deux secondes à la critique, si on essaye un peu de comprendre ce qui est dit (si quelque chose est dit, ce dont je doute) sous le fard de l’écriture baroque et du classique enfumage hydrique que les marxistes puis les keynésiens2 ont usé jusqu’à la corde durant tout le XXe siècle : noyer le lecteur sous une fuite en avant verbale, le prendre à la gorge, le submerger, lui envoyer du sable dans les yeux et notamment des myriades de références qui font croire à un savoir encyclopédique là où il n’y a qu’éclectisme superficiel – sinon dilettantisme et frivolité -, et ne surtout pas lui laisser le temps de poser calmement ce qui est dit pour l’analyser. Puis prétendre avoir changé d’avis dès que le subterfuge est découvert. La génération des années 70, de ce point de vue, ne sont que de petits imitateurs qui ont rajouté du sexe et de l’inconscient dans le cocktail, en prétendant avoir inventé de nouveaux alcools. Mais quand on a pas mal lu, les effets vaporeux de ces philtres ne font plus effet, même si on vomit de temps en temps sur les chaussures des cuistres qui croient se foutre de notre gueule, par pure vengeance.

Deleuze est sans doute un très bon critique mais un crétin troublant dès qu’il essaye de sortir du commentaire. Ou est-ce l’apport négatif de Guattari ? ; ce qui au vu de la bibliographie de ce dernier et de ses centres d’intérêts, semble probable. Je lirai sans doute Mille plateaux un jour, des deux compères et Proust et les signes de Deleuze seul (tu me l’as conseillé et mon directeur de thèse aussi : j’ai la caution de deux êtres que je respecte intellectuellement, c’est assez pour me lancer). Il faudra aussi que je vérifie ce que disent Sokal et Bricmont, dans Fashionable Nonsense: Postmodern Intellectuals’ Abuse of Science [1997] ou Intellectual Impostures [1999] de Deleuze juste par respect pour mon cerveau.

Et donc pour ceux qui dormaient derrière au fond de la classe (les chanceux) et n’ont pas suivi ce que c’est que Deleuze et Guattari ça donne ça :

Mais ce qui constitue la sensation, c’est le devenir-animal, végétal, etc., qui monte sous les plages d’incarnat, dans le nu le plus gracieux, le plus délicat, comme la présence d’une bête écorchée, d’un fruit pelé, Vénus au miroir ; ou qui surgit dans la fusion, la cuisson, la coulée des tons rompus, comme la zone d’indiscernabilité de la bête et de l’homme.

G. Deleuze et F. Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?, Paris, éd. Minuit, 2005, p. 180.
  1. Avez-vous compris comment la sensation devient animal ou végétal ?
  2. Pour cerner ce devenir étrange, les auteurs ont besoin de cinq références différentes (plages d’incarnat, nu, bête écorchée, fruit pelé, Vénus au miroir), dont un nom propre (Vénus au miroir) – c’est toujours bien de citer des noms propres : ça fait plaisir au lecteur qui reconnait la référence (comme il est instruit et participe d’une élite savante et raffinée !) et sert d’argument d’autorité (« quand tu connaitras tout ce que je connais en art, tu pourras critiquer mon texte »). Préciosité de la précision qui n’est en fait qu’un enfumage. Nuancier nunuche qui doit faire comprendre au lecteur impressionné que la réalité décrite est difficilement appréhendable, impossible à attaquer de front mais qu’on ne peut comprendre que de biais, par touches successives (c’est ainsi qu’on philosophe à l’aquarelle depuis L’œil et l’esprit de Merleau-Ponty), et encore imparfaitement ; ou de l’art d’accumuler pour acculer le lecteur à perdre le fil du sens et mieux se faire enculer comme une mouche
  3. Vous pensiez que vous aviez approché la réalité décrite par Deleuze et Guattari dans le premier segment de la phrase et ses cinq exemples, hé bien non ? Ce quelque chose qu’on cherche à nommer et encore, dans la deuxième partie de la phrase, un quelque chose qui « surgit ». Là encore accumulation : fusion, cuisson, coulée ; et une image floue : la « zone d’indiscernabilité ».
  4. Rappelons juste qu’il fallait définir une sensation : l’impact de quelque chose sur des nerfs, qui se transmet au cerveau.

Toute sensation est une question, même si le silence seul y répond.

Id., p. 197

N’importe quoi…

Même le cogito n’est qu’une opinion, au mieux une Urdoxa, tant qu’on n’en tire pas les variations inséparables qui en font un concept, à condition qu’on renonce à y trouver une ombrelle ou un abri, qu’on cesse de supposer une immanence qui se ferait à lui-même, pour le poser lui-même au contraire sur un plan d’immanence auquel il appartient et qui le ramène en pleine mer.

Id., p. 208

C’est glucose et absconcon.

Mais voilà les gogos de service qui s’extasient, ils en ont pris plein les yeux, ils n’ont rien compris, ça les fascine  :

Voilà qui est trop, qui va trop vite, et trop loin, pour que même des bribes infimes s’en retrouvent ici. On ne peint pas en hâte la miniature d’une tempête. Ce qu’il faut quelques heures pour traverser, il faudra quelques années pour l’entendre et le mesurer. Ou quelques vies peut-être. Ce livre est à la hauteur de l’inépuisable. Il appartient au petit nombre de ceux qui font basculer des bibliothèques inutiles, vous happent et vous mettent en route. Il va très vite. Il est au-delà du sage et du fou. Simple, et terriblement complexe. C’est tout, pour aujourd’hui.

Roger Pol-Droit, Le Monde.

IV – Qui est le plus à plaindre : le petit bourgeois ou l’intellectuel qui joue sa vie en peignoir à écrire ?

Le petit bourgeois : suffisamment riche pour être arrogant, suffisamment bête pour être risible.

L’intellectuel en peignoir qui vient de se sauter une étudiante en lettres (un peu bête mais assez jolie), se pose à son bureau et écrit : « écrire de la poésie comme on risquerait sa peau », avec le trémolo dans la voix à la Christine Angot. On rêve alors de mettre Maurice Blanchot sur un radeau vers Lampedusa, pour voir un peu s’il nous en sort un Léopold Sédar Senghor ou un Aimé Césaire.

(Comme ça, gratuitement.)

B.O.B : Primal Scream – Kowalski

Notes

  1. Seul l’allemand est capable d’avoir des mots pour exprimer des idées pareilles en un seul coup et les philosophes francophones n’ont pas fini d’être impressionnés  par l’Aufhebung germanique. []
  2. Pour être juste il y aussi Heidegger qui, en imitant les scolastiques en leur rajoutant de la poésie, a montré à toute une génération comment parler pour ne rien dire. []
(PdB) Écrit par :