Purge – Sofi Oksanen

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Trouvé à la bibliothèque du coin, j’étais content de me mettre sous les écouteurs un texte venu de Scandinavie, ce qui n’arrive pas si souvent. Je m’étais même mis dans les meilleures conditions pour l’apprécier, puisque la majeure partie de mon écoute s’est effectuée dans l’éprouvant froid des transports en commun et des rues de Chicago. Or, rien n’y a fait, je n’ai pas du tout adhéré à cette histoire à deux époques que nous propose Sofi Oksanen.

Je n’ai pas trouvé le procédé des allers et retours dans le temps (années 1930 à 1960, 1991 et 1992) très efficace. Elle permet à l’auteure d’égrener ses révélations pour rallonger un peu la soupe sans aliments très lourd1, mais dès qu’un élément est dévoilé, il n’étonne pas vraiment. La trahison d’Aliide suite à sa jalousie est attendue ; la rédemption (la contre-purge ou la purge de la faute) grâce à la petite-fille tout autant ; la fin en queue de poisson ne m’a pas laissé sur ma faim puisque j’étais déjà rassasié et pressé de sortir de table. La rencontre initiale entre Aliide et Zora est in, ter, mi, nable. Les batteries de questions que se posent les deux femmes sur les pensées des autres ou les actions potentielles qu’elles pourraient effectuer sont trop longues, trop lourdes, trop pénibles. Déjà que l’histoire qu’on nous raconte n’est pas narrée de manière très intéressante, pourquoi la doubler d’autres réalités possibles tout aussi boueuses ? Idem pour certaines énumérations qui exaspèrent plus qu’elles ne permettent de comprendre l’état psychologique du personnage : il suffisait, par exemple, de dire qu’Ingel était plus douée pour les tâches manuelles que sa petite sœur, fallait-il vraiment en faire la liste en nous parlant du lait plus crémeux, des oignons mieux cuits, de plats mieux réussis, de robes mieux reprisées, ad lib., alors qu’on aurait compris en une phrase ? Le chapitre final, constitué par les documents classés secrets du NKVD, arrive comme un cheveu sur la soupe, c’est froid comme une archive. Pourquoi ne pas avoir introduit ces personnages, comme le frère de Martin, les ambiguïtés de ce même Martin Truu ou la vie cachée dans la forêt des patriotes estoniens, directement dans le cours de la narration plutôt que de nous enfermer avec Hans dans le cagibi de la vie d’Aliide ? J’ai eu l’impression que l’auteure avait prévu des éléments qu’elle n’a pas eu le temps de placer dans son texte et avait collé une sorte de brouillon à la fin, comme pressée par le temps. Je n’ai pas été sensible au portrait noir que l’auteure fait des hommes qui sont presque tous mauvais : l’un n’est pas aimant, voire un peu lâche, l’autre pue l’oignon, presque tous sont des violeurs ou des proxénètes, seules les femmes sont, in fine, des êtres fragiles qui doivent subir et gérer leur famille dans ce monde violent créé par les mâles. Aliide a sa petite part noire, mais n’est-elle pas, surtout, et avant tout, une victime ? Ben voyons. Quiconque connaît les femmes sait qu’elles n’ont pas besoin d’hormones mâles pour rivaliser en cruauté avec les hommes. C’est sûrement dans l’air du temps, mais ce propos féministe latent m’a laissé de glace. J’ai trouvé le personnage de Hans, resté caché quatre ans dans un cagibi, improbable ; ou alors il aurait fallu noircir encore le dessein d’Aliide heureuse de profiter de ce statut de gardienne de prison, soucieuse de garder son captif dans ‘son’ purgatoire et insister plus habilement sur cette relation perverse de protectrice tortionnaire. Le parallèle fait entre le sort des femmes sous l’occupation russe (et au-delà, de la société sous le communisme) et celui qui leur est réservé dans la période post-communiste (cette même société sous le capitalisme) n’est pas plus heureux, doublant ainsi un féminisme un peu facile avec un relativisme pas très sérieux : quel pourcentage de population a été concerné par les déportations et la violence de l’appareil répressif communiste en Estonie (et ailleurs) et quel pourcentage de la population estonienne s’est prostitué dans les années 90 ? On n’est pas du tout dans les mêmes échelles de proportion et pourtant la construction du roman nous pousse cependant à établir le parallèle. Les désirs débridés de la consommation masculine-prédatrice serait donc l’équivalent capitaliste de la violence ènkavédiste/kagébiste …allons, allons… Enfin, la musique de la version audio est lassante, avec ce même thème de flute lente assez déprimant répété une soixantaine de fois au début de chaque chapitre. Même l’interview de l’éditrice et du traducteur est inintéressante et ne m’a pas convaincu de l’utilité de publier ce texte, qui doit, sans doute, encore une fois, avoir été apprécié pour le sujet plus que pour la façon dont il a été traité2, ce qui prouve que parler d’une guerre ou d’un événement dramatique permet souvent de se passer de talent… Je ne sais pas pour Sofi Oksanen et je ne pourrais pas juger après un seul texte, mais pendant tout le temps où j’ai grelotté en sa compagnie, je n’en ai pas trouvé un reflet. J’ai quitté Chicago et ce texte sans regrets.

Notes

  1. Les secrets de famille et les frères et sœurs qui se retrouvent dans deux camps différents, ce n’est pas comme si ça n’avait pas été fait des milliers de fois…
  2. Cf. Valentine Goby et Emmanuel Carrère, pour les derniers auteurs lus qui sont concernés.