« Ton prétendu courage, s’il n’était que la dissimulation de cet énorme et ridicule tremblement ? »

olivier-rolin-tigre-en-papierDe toute façon pour le moment, dans l’appartement prêté par un ami, porte d’Orléans ou par là, tu es bien loin de songer aux ennuis éventuels que pourraient te valoir tes fantaisies idéologiques, tu n’es occupé – occupé… préoccupé, oui ! Obnubilé, plutôt ! – que par ce que tu vois en feignant de ne pas le voir : sur ta gauche, après un bout de bibliothèque ou traine tout un florilège de bouquins sur la guerre d’Espagne, la Résistance, Cuba, la Révolution d’octobre, les mutins de la mer Noire, la guerre d’Algérie, la Chine, le Vietnam, l’anarcho-syndicalisme et autres sujets roboratifs (pas de Venise, certes !), après ce très convenable préambule, ou vestibule, donc (tu connais, demandes-tu à la fille de Treize, la chanson de Queneau sur le type qui a avalé une pendule ? Non? Et elle lui tombe sur les vestibules ? Ce que je voudrais, insiste-t-elle, c’est la suite de l’histoire. D’accord), après ce vestibule donc il y a une porte ouverte dans laquelle s’inscrit en diagonale la moitié d’un lit sur quoi s’aperçoivent les jambes nues de Chloé, non le reste de son corps. Et ces jambes bougent. C’est peu de dire qu’elles bougent : elles se nouent, se dénouent, glissent, se frottent l’une contre l’autre. Si crétin que tu sois, il ne t’échappe pas que ces jambes parlent, plus précisément qu’elles te parlent, à toi : et même assez franchement. Or, tu es fasciné et terrifié par ce qu’elles te disent. Elles ne parlent pas la langue empesée des « réus », ni celle avec laquelle tu fabriques ton tract. Tu trouves qu’elles ne manquent pas d’air, ces jambes. Tu trouves que les jambes n’ont pas à se mêler de politique. Naturellement, tu ne penses pas cela vraiment : dans le tréfonds tremblant et véridique de toi-même tu penses surtout que les corps, et plus particulièrement ceux que tu désires, et plus particulièrement encore ce qui en eux est comme la signature de leur étrangeté, sont de purs volumes d’effroi. Et tu es effrayé de comprendre — enfin, de deviner — que si cette chose qui se balbutie au fond de toi, tu la dénies et la déguises en invoquant la « priorité de la politique », de ce tract par exemple que tu es en train d’écrire, ou de faire mine d’écrire, interminablement, pour dissimuler ta peur, alors c’est de proche en proche tout le discours où ta vie est prise, liée comme aux fils d’un espalier, qui pourrait n’être qu’une assez encombrante supercherie. Ce qui t’importe au fond plus que tout, crois-tu comprendre, et t’effraie aussi plus que tout, c’est ça : le lieu autour duquel bougent les jambes de Chloé, qu’elles signifient et que la cloison ne te permet pas de voir. Tu n’as pas peur de te faire casser la tête ni d’aller en prison, mais tu as peur du sexe de Chloé : voila la vérité. Et la deviner, cette nudité, est à son tour une chose terrifiante. Toutes les jungles de la « zone des tempêtes », tout l’Orient rouge serait là, dans cette chair en V comme Vietnam (et qui ressemble aussi, songes-tu à présent, à la pliure incurvée des pages d’un livre) ? La plaine des Joncs, le delta du Mekong, la piste Ho Chi Minh, les monts Tsingkang, ça ne serait rien d’autre pour toi ? Ton prétendu courage, s’il n’était que la dissimulation de cet énorme et ridicule tremblement ? (p. 33-34)