Tricky trop con

C’était ma sonate de Vinteuil de ce mois de janvier 2015 et j’attendais ce moment avec une impatience affichée, ayant hâte de voir cette légende du trip-hop sur scène. Certes, je me laissais une porte ouverte à la déception, en imaginant − comme ça avait été le cas pour Chinese Man − de voir le gars derrière ses platines pour un show tout enregistré où il n’aurait fait qu’appuyer sur quelques boutons. Je fus donc ravi de voir, avant que les musiciens ne rentrent sur scène, qu’il y avait plusieurs micros prévus, ainsi qu’une guitare et une batterie au moins.

Et pourtant quelle déception ! Malgré un bon son, une bonne chanteuse et une énergie au rendez-vous pendant qu’ils jouaient, dès que l’ambiance montait un peu, l’absence d’enchainement entre les morceaux, voire le délai trop long entre eux, nous faisait redescendre à chaque fois. On aurait dit que les musiciens faisaient leur premier concert ensemble. Ou qu’ils improvisaient la playlist. Étonnant et frustrant.

Pourtant l’entrée de Tricky donne le ton. Arrivant sur scène, il passa toute l’intro dos au public et face à la batterie. Le trac, le Tricky ? En tout cas, il commença à chanter sans daigner montrer autre chose que ses fesses au public, pour ne se retourner qu’à la deuxième chanson. Scénographie absente. La guitare, bien rock, nous remuait les tripes mais il manquait quelque chose d’autre, une basse, un saxo, qui nous emporterait encore plus ! Très vite, nous comprîmes que le show tournerait autour de la star qui fêtait son anniversaire ce soir-là. Un truc me chiffonna par dessus tout : alors qu’il avait trois micros à sa disposition pour chanter, était-il obligé de prendre régulièrement celui de la chanteuse, obligeant celle-ci à s’effacer à chaque fois, pour n’avoir plus rien d’autre à faire que de se dandiner juste à côté, inutile, reléguée à l’état de danseuse, poussée avec indélicatesse de la place déjà mince où elle était rivée ? L’impression que celle-ci ne comptait pas, qu’elle était juste une corde vocale au service des compositions de l’artiste était très désagréable. Surtout que, s’il n’adressa pas la parole à cette pauvre fille, il semblait bien plus proche de son guitariste. Une misogynie gênante.

Puis ce fut au tour de la mégalomanie lorsque le chanteur, après un interlude interminable entre le premier set et le ‘rappel’, anormalement long, comme les laps de temps entre deux morceaux, se lançait dans deux outros sans fin. Il semblait être dans sa bulle, dans son shoot, mais loin de nous en tout cas, qui n’étions, comme sa chanteuse, plus que des pousseurs d’applaudissements meublant le silence entre deux de ses transes sonores et masturbatoires. Probablement bien chargé, le Tricky qui n’arrêtait pas de tirer sur son t-shirt trop long, presque élastique, à la limite de laisser son torse tout tatoué nu. Après Tricky le traqueur nous avons eu droit à un final, Tricky la trique, qui invita le public à monter sur scène venir manger des miettes de sa lumière pendant qu’il répétait “by myself” moult et moult fois. Et notre pauvre chanteuse fut à la limite de marcher sur la chanteuse, passant d’inutile à gênante sur scène, encore à se dandiner faute d’avoir autre chose à faire, sans lui accorder le moindre égard. “Too bitch or not too bitch” demandait le t-shirt de ce pot de fleur au joli timbre de voix ; lire ceci éteignit toutes mes velléités d’aller lui faire un bisou pour la consoler d’être si mal traitée.

Et pendant ce temps-là le compositeur qui prenait son bain de foule, bymyselfant encore et encore, jusqu’à virer tout le monde à sa place pour ne garder qu’une belle jeune fille sur scène. Rideau qui se fermèrent. La jeune fille, que le monstre sacré espérait se manger sans doute dans la foulée du concert, s’échappa rapidement des loges, et nous restâmes avec ce sentiment désagréable de ne pas avoir assisté à un grand concert.

Et puis un regret final, en se rappelant les concerts de Massive Attack, si linéaires, presque plats : et si Tricky était resté dans le groupe, qu’est-ce que ça aurait fait ? Seul le Dieu de Leibniz qui sait voir les mondes possibles le saurait, qui doit sûrement écouter les albums résultants de cette alchimie-là, dans cette réalité-là… Chanceux.