Tu ne sauras jamais

Tu ne sauras jamais (tu n’auras jamais voulu savoir) combien je t’ai admirée. Nous étions étudiants en même temps, mais tu n’étais pas avec nous, déjà passée du côté des professeurs, déjà femme à être courtisée par les diplômés et non pas par les jeunes chiots qui allaient essayer de prendre leur place dans quelques années, déjà aimée par les commentés et non pas leur piètres commentateurs flagorneurs et obligés. Nous n’avions aucune chance mais je ne voulais pas être battu sans au moins avoir bataillé. Alors, j’ai livré à tes pieds des secrets sur lesquels tu as marché négligemment ; j’ai fait le pitre pour te plaire et tu n’auras vu de moi qu’un clown pour enfants, sinon un enfant lui-même ; j’ai fait le paon dès que je le pouvais, la roue et le rebelle ; je suis passé devant toi autant de fois que la décence me le permettait ; j’ai montré mes griffes et mes petites quenottes pour pouvoir t’impressionner ; je suis parti dans ma grande cape d’exil pour espérer te voir me rechercher ; je t’ai parlé de mes voyages pour que tu manifestes un jour le désir de m’accompagner ou que tu m’interroges comme tu t’entretiens avec ces gens-là qui valent vraiment tout ce temps ? ; j’ai entretenu les meilleures relations possibles avec tes proches pour avoir toujours un accès à toi ; je voulais me consoler dans des bras ostensibles quoique sans valeurs pour te rendre jalouse ; je serais allé me battre fusil au point et peut-être même dans le Liban de Sorj Chalandon, pourvu que la mort assurée soit à tes côtés et que si tu ne me voyais comme un époux, tu puisses me considérer comme un frère d’armes s’étant sacrifié comme un preux chevalier en croisade pour les yeux de sa dame.

E*, une des tes acolytes, était une fille joyeuse, pleine de danses et de rires magiques, son petit défaut sur la joue la rendait unique en plus d’être charmante et des plus attirantes, vraiment belle en fait et l’œil bleu bondissant, plus accessible – n’importe quel homme eût dû tomber amoureux d’elle. Je ne sais pas ce que j’ai ressenti. Sans doute quelque chose s’en approchant, comme un amour d’argent.

Mais l’or était pour toi, de manière incompréhensible. J’aimais ton nez pointu comme ton menton, tes traits un peu durs assouplis de rires comme un café turc, aussi noir que sucré et finalement doux, l’implantation de tes cheveux noirs accroché sur le sommet de ton front, ces petites lèvres ponctuées d’une gerçure permanente que je rêvais de mordiller, ta petitesse maigrelette et l’indéfectible dignité de tes regards. Tout en toi était le grillage noir d’un jardin qu’on devinait d’abondance et luxurieux, un Eden plus sélectif qu’un club pour millionnaires sur une île lointaine et pourtant plantée au milieu de nous, un livre de poésie laissé fermé ne s’ouvrant que rarement sans que je sache si vraiment je serais même capable de comprendre ses vers s’il fût en arabe, araméen ou quelque langues rares du Moyen-Orient dont je ne connaissais même pas l’existence. Tout en toi était l’intelligence et la sagesse sans fioritures, et le moindre de tes supposés défauts devenaient un trésor comme on se surprenait à être de ces critiques littéraires qui écrivent ‘mystère’ pour ‘élucubration’, ‘poésie’ pour ‘absence de sens vaguement sonore’, ‘silence’ pour ‘vide’, ‘ad. lib.’ pour ‘OK on a compris, enchaine’, et dont on trouve qu’ils se payent de mots et mentent, sauf que là c’était vrai. Comme ce que d’autres considéreraient comme un défaut devenait une petite marque d’originalité, la mauvaise herbe dont on a compris les vertus et dont on sait jouir en silence sans rien vouloir ébruiter de peur de se le faire voler, ces lèvres joliment balafrées et qui ne ressemblaient à aucune autre, au point de s’en mordre les siennes jusqu’au sang de ne pas en avoir la clef.

Tu ne sauras jamais combien de fois, j’ai insulté ces gens précieux auxquels tu consacrais tant de temps sans que je ne comprenne pourquoi, combattant en moi l’idée que tu n’étais pas si parfaite à t’épuiser au milieu de toutes ces fadaises culturelles quand tu eus dû être la Shekina venue libérer le monde de la grossièreté, de la petitesse, de la laideur, dusse-je périr par tes armées de ne pas être digne de vivre dans ce monde quand bien même je me serais converti à ta magie, et combien je trouvais et trouve que ces gens ne te méritent pas, qu’ils te perdent, que tu es petit oiseau recouvert par les vautours alors que ta place était dans le ciel à les chasser… Je t’ai vu dialoguer avec des gens qui ne méritent que crachats et mépris – et tu semblais aimer cela ; pourquoi ?

Tu ne sauras jamais qu’il m’est arrivé de te rendre un culte et que pourtant je sais que je n’ai jamais réussi à te comprendre.

B.O.B : “The Astounding Eyes of Rita” –Anouar Brahem

Photo d’entête : il ne me resterait plus qu’à aller me nicher là, n’être plus qu’un grain – oui mais de beauté ! – accroché comme un baiser-tique à ton cou, et puis être-là, sans rien faire de plus, sans n’exister plus à tes yeux, de toute façon je faisais mal le paon.

(PdB) Écrit par :