Un été 2020

Quand j’étais adolescent j’avais eu l’idée d’écrire une pièce de théâtre. Je n’avais qu’une vague idée du thème et un titre seulement : Dans le deuil du défunt empire. Des enfants trainaient dans les ruines de leur pays. Ils se remémoraient leur jeunesse et parlaient de leur présent. Deux niveaux devaient s’entremêler : celui de leur vie, passée du jardin innocent de l’enfance au début de l’âge adulte, et celui, plus politique, du pays. Ils devisaient, tantôt avec tristesse tantôt avec espoir, sur les fruits du désir qu’ils avaient croqué, des premières compromissions qu’ils avaient dues connaître, des divisions qu’ils avaient connues quand ils avaient eu à faire des choix, des différences sociales qu’ils avaient vues se creuser peu à peu une fois sortis du moule républicain de l’école primaire et du collège unique… Je n’avais encore connu bibliquement aucune de mes camarades, je n’avais pas goûté à la politique, je n’avais qu’une vague idée des changements de régimes, n’ayant vu que de loin l’effondrement de l’URSS, l’éclatement de la Yougoslavie, les massacres rwandais ou la guerre chirurgicale menée par le Camp du Bien – le mien et celui de la 5ème de Silvio Berlusconi – contre l’ogre Saddam Hussein. Je me figurais donc ces jeunes gens comme des Français du 19ème siècle perdus entre les monarchies, l’Empire et les républiques – je n’avais pas lu, dans un premier temps, La confession d’un enfant du siècle, à qui ces enfants pouvaient me faire penser.

Très clairement, je n’étais pas assez mûr pour écrire cette pièce. Je le serais à présent, peut-être, que j’ai déjà vu la France changer, que j’ai connu d’autres pays qui m’ont marqué comme le Chili, ou dégouté comme les Etats-Unis d’Amérique du Nord et la Chine ; maintenant que j’ai fait de l’Histoire des arts et que, vieillissant, je comprenne de nouveau le religieux et donc l’art sous sa gangue de sociologie abjecte et ennuyeuse. Mais voilà ils nous ont volé jusqu’à l’envie de faire de l’art.

Là, c’est un été 2020. On avait eu bien peur, non pas de la maladie mais du plan derrière elle. On avait eu la rage. On s’accordait un peu de repos avant d’avoir la rage, plus encore, et de faire changer la peur de camp.

On se disait qu’il y avait longtemps que l’on avait plus lu de poésie, ni même pensé à en écrire, que cela paraissait incongru, bourgeois, aristocrate, coupable. On n’arrivait même plus à écouter de la musique sans se dire qu’on perdait notre temps. On se disait qu’ils nous avaient volé cette innocence, ce droit à poser les pieds dans l’eau pour compter ceux d’un ver, et puis un verre ou deux encore et se laisser à ne penser à rien d’autre qu’au bonheur.

On se disait qu’un bon poing dans la gueule ne ressusciterait pas nos poèmes avortés mais qu’il faudrait bien un jour qu’on fasse de la poésie avec des lames et qu’on se souvienne de nous comme hommes dépossédés plutôt que comme bêtes enragées.

Nous nous voulions juste, cette année, qu’un long été nous transperce et que le temps s’arrête un moment, que les jours se dilatent, qu’on profite des joies d’Aphrodite, sans même avoir à craindre le temps des gaz, des cris, des drapeaux qu’on abat pour les remplacer par des plus beaux…

J'arracherai tes drapeaux
Comme on se fait la peau
La police, la poésie, la … 

Non. Ce sera un été comme une grande inspiration. Et puis ou on respire ou on expire.

B.O.B. : “I am the Spring” et “Release me now”– Morcheeba

Morcheeba – “I’m the Spring”
Morcheeba – “Release me now”

Photo d’entête : « Couleurs d’été » par OrelyG3