Un fait contrefait : fantasmes et faits d’armes médiatiques

villegle
L’affichisme de Villeglé : ou la société hyperdiscursivitaire

Sur la vidéo d’une agression ayant eu lieu dans un Noctlien de la RATP en elle-même, du sentiment de malaise qui a pu naître en moi à la vue des ces images, voire de colère, je n’aurais rien à dire, sans doute, de plus qui ne l’ait déjà été. De même, je n’ai ni envie de rajouter mon petit chapelet d’indignations, ni ne me lancerai dans l’élaboration d’une quelconque batterie de solutions policières ou judiciaires. Nicomaque m’en avait révélé l’existence via Facebook puis un billet sur son blog, je suis allé voir la vidéo sur un site russe échappant à la censure française (merci à lui d’exister), publié par des membres d’un site d’extrême-droite qu’il m’est arrivé de rencontrer sur Internet et de parcourir sans grand intérêt : ou comment, une fois de plus, le pluralisme révèle son importance dans le fonctionnement d’une société ouverte. J’ai suivi de manière non-systématique le buzz et l’agitation médiatique qui s’est emparée d’un fait totalement débordé par les discours qui l’ont accompagnés, s’est accumulée sur lui au point de l’effacer presque entièrement. C’est un peu ce fait-là, médiatique, qui m’interroge autant que le noyau de 6 minutes autour duquel tout une structure d’éléments idéologiques a gravité. Quelques semaines après l’agitation autour du Pape et des préservatifs, la lutte idéologique se trouvait un nouveau théâtre des opérations …

Racisme ?

La première chose qui m’intrigue dans cette affaire est que les individus d’extrême-droite criant à l’acte raciste, ou ethno-culturo-religieux (prenez des briques et amalgamez comme vous voudrez) ne semblent pas avoir vu quelque chose de pourtant évident : blanche en effet est la couleur de peau de l’imbécile en casquette qui déclenche le tabassage en allant piquer le portefeuille de la victime, qui frappe violemment un passager (blanc lui aussi) qui a l’audace de lui faire un croche-pied, et ne semble pas avoir grand-chose en dessous de sa casquette que des cheveux, très clairs les cheveux. Il y a aussi cette jeune fille, manifestement la copine du grand black blond qui va se lever pour donner sans sommation le premier coup, qui assiste à la scène hébétée, sans trop pouvoir contrôler la brute qu’elle vient d’embrasser à l’instant, dont on peut compter la présence dans la bande. Je suppose que ni l’un ni l’autre de ces deux blancs, peut-être « français de souche », n’a jamais posé les pieds dans une mosquée et ne doit pas même savoir ce qu’est une sourate. Où est l’islam dans cette affaire comme le prétendent certains billets ? Est-on vraiment sûr que cette complice (au moins complice dans son choix de partenaire) et le pâle imbécile caucasien sont issus de l’immigration ? En tout cas pas subsaharienne, ni arabe. De même, il me semble que l’homme qui arrive en toute fin de scène pour s’insurger de l’absence de réaction du chauffeur a un accent arabe bien prononcé. Ne faudrait-il pas ainsi voir dans le brassage des couleurs de peau des acteurs ce bus, d’un coté de la bande et de l’autre des témoins et victimes collatérales de l’agression, que ces différences ne sont pour rien dans cet « évènement » ? Pourquoi, alors, ces individus promptes à crier au racisme ou au caractère ethnique de l’agression, et à vouloir en découdre avec le MRAP, la HALDE ou autres accusateurs à sens unique ne voient-ils de leurs propres yeux ces couleurs qui feraient tomber leur (…pardon) thèse ? S’agissait-il pour eux d’un contrecoup médiatique destiné à montrer pédagogiquement comment réagissent à tort et à travers ceux qu’ils voulaient confondre, quitte à falsifier les faits à leur tour ? On aurait alors le choix entre des institutions pernicieuses, boursouflures pathologiques de la bienpensance antiraciste, qui à force d’inquisitions et de sermons finissent par générer chez les sujets les moins enclins ces maux qu’ils dénoncent, et des « minorités visibles » encouragées par le sentiment d’être des intouchables1 dont certains profitent de l’aubaine offerte et savent, pas bêtes qu’ils pensent être, instrumentaliser la bonne conscience pour se jouer d’elle2. D’un autre côté le musulman français, le noir, l’arabe, l’homosexuel, le handicapé, le juif, la femme (arrêtons-là nous saurons tous nous trouver quelque chose dont nous sommes « victimes ») aurait le choix entre être défendu par les inquisiteurs – là où peut-être il ne réclame que le droit à l’égalité indifférente – et des amalgames outranciers, polarisant (car est-ce facile d’être insulté de la sorte par assimilation de n’importe quelle brute avec sa religion ?). On s’étonnera alors de voir des individus sommés de choisir leur camp, être séduits par quelques tribuns comme Tariq Ramadan pour les musulmans, qui semblent les respecter, eux…

Ou alors, ne voient-ils tout simplement pas ces éléments contraires qui ne leur permettrait pas d’étaler leurs thèses ? Sommes-nous alors, une fois atteint un certain degré d’assurance dans nos idées, atteint d’un lyssenkisme cérébral brouillant à nos sens ce qui apparait distinctement à d’autres ? Ou un doute cartésien passé au filtre de Marx, Lénine et Gramsci qui enseveliraient sous une gangue d’idéologie toute idée de réalité, fut-elle celle d’une vidéo ? Laissez-moi croire que la réalité finit par rattraper l’erreur, comme derrière le Mur de Berlin on a vu la plus grande illusion du XXe siècle …

Haine sociale ?

Reste, pour revenir à la vidéo en question, que la principale victime est blanche et que le maghrébin encapuchonné habillé de blanc frappera ce premier en lui assénant, en plus de coups, un « français de merde » qui qualifierait l’agression de communautariste (puisque, faut-il le rappeler à certains, la France n’est pas une religion). On pourra remarquer que la victime est manifestement habillée d’une écharpe tartan et d’un long manteau noir3, quand ses agresseurs ont l’uniforme de banlieue-type : casquettes, baskets, capuches, ou tout l’accoutrement streat wear de désœuvrés de cages d’escaliers. « Français de merde » résonne alors dans ce contexte plus comme un « sale bourge », qui était le mot d’ordre de ces ex-soixante-huitards syndicalo-gaucho-coco-trotsko-maos aujourd’hui aux manettes du pouvoir médiatique, qui voulaient abattre la société de consommation (ou « du spectacle »), violemment, il y a trente ans.

Bref, l’extension du domaine de la lutte des classes aux Noctilien ? Il suffit de se perdre rapidement sur la toile pour lire de ces pseudo-intellectuels de servicesave expliquer à l’« honnête homme », avec moult précautions oratoires ou savamment bien caché sous quelques couches de novlangue joliment packagées au Besancenot-style, que le pays y est pour quelque chose, la police, le béton, l’Algérie, les croisades, tout ça, et qu’il faut quelque part payer le prix de ses erreurs4. Au jeune étudiant croyait être un quidam rentrant simplement chez lui à 4h du matin, la basse cour de la « France d’en haut » sera là pour lui expliquer qu’il aurait tort de se plaindre d’être une victime expiatoire.5. Quand un des agresseurs lui demande : « tu peux pas te lever ? Tu crois qu’on est qui ? », ne pouvait-il pas, pour ce genre de gars qui ont besoin de Reconnaissance et ne se sentent exister – en Erostrate modernes – que par la violence et la longue traine de terreur dont ils ont su se parer, être le sparring partner de quelque fight club improvisé pour catharsis sociale ?

Prise d’otage médiatique

De toute façon, un peu comme le tiers-monde instrumentalisé dans les mains des deux blocs durant la seconde moitié du XXe siècle, plumitifs de tous bords n’attendent qu’un prétexte pour régler leurs comptes entre eux et ni la victime ni les agresseurs n’ont vraiment d’importance ici, pris en otage du cirque médiatique et mis dans l’arène de force au milieu de ceux qui veulent en découdre. Le Pape y est passé, les gauchistes ont gagné une bataille ; conservateurs atrabilaires et excités d’extrême-droite, vexés (catholiques ou pas) voulaient leur revanche. Alors qu’importe que deux des quatre brutes aient été attrapées dans la soirée grâce aux caméras, puis deux autres quelques jours plus tard : cette vidéo prouve que la France est en déliquescence, …voire l’Occident. J’ignore totalement ce qu’ont pris ou prendront ou pas les quatre individus de la bande, de toute façon l’enjeu n’est plus là : la France a ressenti une émotion scandalisée, il suffit de montrer les trains en retard, de sortir du congélateur les clichés qu’on avait gardé patiemment en attendant l’occasion, et l’on peut passer à table du sensationnalisme… On retrouve même certains libéraux aller signer des pétitions en faveur du policier à l’origine de la fuite6, bien indifférents à ce que cela constitue une faute professionnelle : un méfait n’est condamnable que s’il ne ne sert pas la Cause, s’il la sert on trouvera toujours quelque justification ad hoc. Et comment militer pour la Rule of law après ce marxisme renversé ? Que le jeune étudiant ait été blessé d’avoir eu involontairement son quart d’heure de reality-show sans ne toucher aucunes royalties ne les gène pas non plus : la France le remercie de son témoignage, s’il lui restait quelques hématomes à exhiber ce serait même sympa …

Vitre cassée et anonymat des villes

Alors après tout ça, de la vidéo elle-même, qu’en retenir ? Personnellement, un autre élément laissé tu à ma connaissance, m’interpelle dans sa triste banalité : ces pauvres types « partageaient » manifestement leur musique dans le bus et au moins un d’eux y fumait… Le problème commence déjà ici, dans ce premier degré de violence que j’ai pu constater en empruntant quotidiennement, fut un temps, la ligne B du RER. Tous ces jeunes écoutant leur musique et balançant du rap (musique que j’apprécie par ailleurs) à la figure des autres clients, comme le chien marque son territoire en urinant, les agressant de façon diffuse mais régulière, les habituant à se taire, à se laisser marcher dessus phoniquement par des petites frappes encagoulées, bref cet irrespect permanent malheureusement passé sous le sueil de tolérance, est sans doute la racine du mal. Ce fait pourrait donc débuter par quelques considérations sur la théorie de la vitre cassée, plutôt que sur les thèmes de l’immigration, de la religion ou de l’histoire… Le chauffeur, lui-même pas un policier et n’ayant pas à aller à la castagne, aurait dû, en amont, signaler cette nuisance à la police. Peut-être la RATP (une fois qu’on a éliminé toutes les théories du complot concernant une vidéo qu’on aurait voulu nous cacher) est-elle en tort à ce moment-là, « banalement ». Deuxième point de réflexion : l’anonymat de la grande ville et la rapidité avec laquelle ces individus peuvent espérer disparaitre dans la nature urbaine, qui peut faire à l’impunité et donc rompre les freins inhibiteurs . Ceci n’est pas nouveau, la ville a de tous temps toujours générée ce type de violence anonyme et cette perte de cohésion individuelle est bien ce qui amène régulièrement les collectivistes à la prendre pour horreur, à la faveur de retours (réactionnaires ?) à la vie de tribu campagnarde où tout le monde se connait, se surveille, se contrôle. Et ce bien avant les pédagogos, le collège unique et la faillite du plus gros budget de l’Etat, incapable, malgré tout la propagande et les moyens mis sur la table, de former les bons citoyens que les nostalgiques de l’Homme nouveau rêvent, rempart de rien du tout, garant de pas grand-chose. De plus, ce jeune bourgeois était seul, on pourra anticiper sans trop de crainte qu’il aura autre chose à faire que de rameuter une bande violente autour de lui, que très probablement il n’ a pas : on tape, on se fait respecter s’il a le courage de se rébeller quand il se fait voler, on court et c’est sans risque. Je n’ai pas une confiance aveugle dans la police, mais c’est de son ressort de faire en sorte qu’en établissant son calcul utilitaire (felicific calculus) en de telles circonstances, toute personne soit amenée, très simplement, à préférer rester dans les rails du droit et du civisme … sans pour autant faire de l’Etat-gendarme, un Etat cowboy. Voilà tout. Désolé s’il manque la bombe nucléaire idéologique qui donnerait du piment à ce billet, un peu d’aigreur ici ou là mais rien de quoi alimenter la polémique… ce billet ne fera pas son effet. Tant pis. Tant mieux ?

Notes

  1. Gardons ce mot dans son ambiguïté où l’idée de caste pestiférée et vaches sacrées se rejoignent : il faudra un jour revenir sur la mentalité de néo-colonisateurs honteux de ces despotes éclairés de l’antiracisme « protecteur »…
  2. Sorte de jeu de dupe hypocrite où chacun pense instrumentaliser l’autre…
  3. On apprendra plus tard, sans étonnement, que c’est un étudiant à Science Po.
  4. L’Ancien Testament maudissait bien les individus sur 7 générations, pourquoi pas sur 77 (ceux qui ont des oreilles pour entendre auront bien compris l’infini), après tout. Les pères ont mangé des raisins verts, les dents des fils sont agacées
  5. Mais ne leur demandez pas de prendre la place, bien sûr, eux se chargent de la superbe tâche de dépouiller le contribuable – ou de participer à la permanence de la Weltanschaaung sacrificielle par leurs écrits – pour payer la dette de notre conscience collective… chacun son rôle)
  6. Que cela s’avère confirmé ou pas, c’est ici l’intention qui compte.