Un petit tour au Festival d’Avignon 2010 (deuxième partie)

[Suite de la première partie de ce week-end en Avignon]

Grâce au temps libéré par notre échappée du pitoyable one man show précédent, nous aurons eu le temps d’aller manger quelques tapas (locas) dans un établissement aussi grand et beau que les serveurs et le patron y sont exécrables (et la cuisine très moyenne), avant d’aller prendre notre place dans la grande queue de 50m minimum qui s’étirait devant le Palace, et avoir la chance d’assister à la prestation de Gustave Parking.

Gustave Parking
Gustave Parking

Quelques minutes seulement après 20h15, dans une salle déjà comble mais pas encore comblée, l’humoriste bien rôdé entre en scène et déroulera sans anicroche un best of qu’il enchaine maintenant depuis quelques années. Absolument rien de nouveau pour qui a déjà visionné un peu ce que l’on trouve sur Youtube ou Dailymotion, mais toujours ces mêmes éclats de rire qui jaillissent de ses bons mots … auxquels il nous laisse réfléchir, comme : « la mort c’est le meilleur moment de la vie. C’est pourquoi il est préférable de la garder pour la fin », « vous savez quel est le contraire de la libido ? Le bide au lit », « le temps c’est comme un vêtement d’enfant, plus on grandit et plus il raccourcit », « être en couple c’est régler à deux des problèmes que l’on aurait jamais eu seul », ou « mieux vaut boire une Kronenbourg à la poste que d’attendre un Chronopost à la bourre ». Melting pot de calembours, jeux de mots lâchés pour “meubler” de la meilleure des façons un habillement, moments légers et tirant sur le comique troupier contrebalancés par quelques tirades plus philosophiques servies par un œil pétillant et un sourire communicatif, le spectacle saisit le public et le transporte dans l’univers de récup’ de celui qui se transformera rapidement en robot G.I. éclateur de bulles1, en mouche-culotte, en faux nudiste2, etc. Certes, l’humoriste a ses idées et n’hésite pas à vous les inviter dans ses textes : écolo affiché, pas toujours du côté des meilleurs puisqu’il a soutenu la candidature de Bové en 2007, s’il s’amuse de l’art subventionné du festival In, de cette pédanterie intellectualiste ornée de quelques effets faciles qui prend trop souvent la cour du Palais des papes en otage pour y installer quelques pièces huées par un public sadomasochiste venu s’énerver le ciboulot à vouloir échapper à l’art bourgeois du bas peuple, il est, du moins dans le spectacle, plus pénible sur l’écologisme sirupeux qu’il propose. Heureusement ce cheveu dans la soupe de gauche est vite évacué et le rire reprend son droit jusqu’à la fin de la nuit.

Le lendemain nous eûmes le plaisir d’assister à La nuit des rois de Shakespeare, jouée par la compagnie Comédiens et Compagnie et mise en scène par Jean Hervé Appéré, à la façon de la commedia dell’arte. Dans cette très belle chapelle qui tient lieu de salle du Petit Louvre, la troupe, dans une bouffonnerie assumée3 et qui ne semble pas porter atteinte au texte, offre une prestation endiablée, envoutante, ponctuée de chants très beaux et coupée par un numéro de bolas enflammés de toute beauté. Cette histoire de travestissement à l’intrigue somme toute assez faible, est ainsi de manière aussi intelligente que jubilatoire rehaussée par des personnages, en beaux costumes d’époques, hyperboliques : bouffons déjantés et acrobates, vertueux vite démasquées devenus risibles, servantes espiègles et coquines, ivrognes attachants, et seigneurs ridicules posant démesurément devant la statue de leur grandeur. Avec quelques anachronismes suffisamment rares pour que le procédé fasse rire, qui invite Paul le poulpe ou Eric Woerth dans le lointain pays d’Illyrie imaginé par un anglais du XVIIème siècle, cette nef des fous brûle de mille feux d’artifices pendant un peu moins de deux heures avant de retourner sur la terre ferme d’un final heureux et rétablissant tous les codes sociaux alors mis à mal par le travestissement initial.

Encore sous le charme, heureux comme des enfants après un spectacle magique, c’est un autre style qui nous attend au Monte-charge, place de l’Horloge, et presque une après-midi en oxymore si l’on compare avec ce que nous venons de voir : le cynisme désabusé et distant de Gaspard Proust. Avec quelques minutes de retard4, voilà le jeune snob d’origine slovène enfin sur scène, guitare sur le dos et terminant sans gêne un SMS à la fille qu’il vient de quitter et qu’il n’a pas voulu faire jouir « par timidité ». Avec un jeu scénique réduit à la plus simple expression – raide comme un i, d’une voix aussi puissante que celles de Benjamin Biolay ou Vincent Delerme dont il est à l’humour ce qu’ils sont à la chanson et très probablement le concurrent dans les cœurs des khâgneuses ravagées par les lectures, et fort de maximum deux expressions faciales -, son spectacle pourrait se jouer dans une cabine téléphonique. Ses répliques incisives et finement tranchantes à la Pierre Desproges, à qui il ne peut immanquablement ne pas faire penser, réussissent à redonner une certaine fraicheur cavernale à ce genre d’écriture érudite, déclamée sur un ton détaché et presque hautain, et ses bons mots d’humour noir font grincer la salle dans des rires irrépressibles, voire des explosions. Notamment lorsqu’il nous définit le nazisme : « un meeting de Ségolène mais avec des idées », ou revient sur l’erreur de Hitler lors de l’invasion de la Pologne : «Il faut avoir le courage de reconnaître que le nazisme a commis des erreurs. Envahir la Pologne au lieu de la Suisse, c’est comme habiter en face de la banque centrale et aller braquer le kebab d’à côté.» Et j’ai beaucoup ri à son :

« Prêter de l’argent aux banques, c’est comme confier sa cave à vins à un alcoolique »

qui a réveillé en moi tout le mal que je peux penser de la façon avec laquelle on a sauvé les banques en 2009… Cet intellectuel désabusé qui s’affiche faussement de droite, fait du Zemmour5 et du Céline en même temps, se gausse méthodiquement des professeurs, des retraités, des handicapés, des artistes, des juifs, des prêtres, du gouvernement Sarkozy, de tous (sauf peut-être des homosexuels), et s’en va comme il était venu dès qu’il a épuisé son catalogue, lonesome cowboy aux lunettes posées sur les yeux et guitare sur le dos sans un regard pour le public. Qu’il aura contenté avec une précision d’horloger mais pas une minute de plus. Combien de temps ce personnage pourra-t-il tenir dans cette posture sans être lassant ? L’Histoire nous le dira, mais en attendant, tant qu’on n’aura pas réussi à ressusciter l’original décédé en 1988 et que Dieudonné ne sera pas autre chose qu’une piètre caricature de guignol subversif, qu’on nous le laisse ! Voilà. Le rideau du week-end se referme dernière nous bien que les trois coups du festival n’aient pas encore sonnés. La suite de la suite ce sera pour l’année prochaine, le rendez-vous est déjà pris.

[Texte initialement publié dans La Catallaxine, le 09 août 2010]

B.O.B.

Stereophonics – Dakota

Notes

  1. Avec une évolution plastique très belle, grâce à des bulles phosphorescentes.
  2. Peut-être le moment le plus facilement gras du spectacle.
  3. En attestent les bruitages de dessins animés ou de cirque qui viennent souligner certains gestes des personnages ; heureusement cet artifice sera exploité sans trop d’excès…
  4. Une honte pour un Suisse !
  5. Bien qu’il se le reproche.